Société

Comment la disqualification de l’antiracisme légitime le racisme

Politiste

Peut-on, dans une revue académique, nier l’existence du racisme avec l’aplomb de celui qui refuse la doxa ? Le numéro « Race, racisme, racialisme » de Cités le tente en privant le concept de toute portée théorique, en ridiculisant ses victimes et en faisant de l’antiracisme un instrument de guerre sociale. Un confusionnisme savant qui, loin d’être anodin, s’inscrit dans un moment politique précis.

Dans son premier numéro de l’année, intitulé « Race, racisme, racialisme », la revue Cités (dirigée par Yves Charles Zarka) entreprend, sous une apparence savante, de légitimer le racisme par la disqualification généralisée de l’antiracisme. Nous nous limiterons ici à résumer les principales « thèses » défendues dans quatre contributions paradigmatiques[1].

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Le racisme effacé, l’antiracisme dénaturé

Le maître d’œuvre de ce projet, Pierre-André Taguieff, passe, pour celles et ceux qui ont eu connaissance de ses travaux du siècle précédent (et qui, depuis, auraient négligé de le lire), pour un auteur engagé dans le combat antiraciste alors que, depuis plusieurs décennies désormais, il ne cesse de jeter le discrédit sur celui-ci, notamment en privant de toute portée théorique le concept même de racisme. On peut dater cet engagement de 1993, même si, alors, il s’exprime de manière feutrée.

C’est dans un article paru dans la revue Esprit (mars-avril), significativement intitulé « Comment peut-on être antiraciste ? », que notre historien des idées note que « la notion de racisme paraît confuse, voire autocontradictoire » et propose de « refuser toute spécificité aux phénomènes ordinairement caractérisés en tant que racistes ». Il en déduit « l’effacement de la valeur conceptuelle du terme », et voit en lui un « opérateur d’illégitimation, applicable à tout comportement qu’un sujet se propose de dénoncer, de condamner ou de combattre ». Roger-Pol Droit écrivait alors ironiquement (dans Le Monde du 13 juillet) : « N’allez surtout pas croire que le racisme ait la moindre réalité, ce n’est qu’une injure à éliminer. » Taguieff laisse alors clairement entendre que ce n’est pas le racisme qui pose problème, mais les mouvements qui s’y opposent. Il n’hésite pas à attribuer la responsabilité de la « grande vague de confusion idéologique » à une « certaine prédication antiraciste ». On est ainsi tout à fait disposé à accepter que la nocivité de l’antiracisme est plus grand


[1] En procédant ainsi, nous ne vouons pas l’ensemble du numéro aux gémonies. Il comporte aussi des articles estimables, voire excellents.

[2] Emporté par cette peur, Zarka va jusqu’à oublier les contraintes grammaticales : il écrit « au racisés » et « certains courants intellectuel ».

[3] Citation empruntée à Kwame Anthony Appiah, dont l’antiracisme n’est pas discutable : mais nous savons que les concepts prennent des sens profondément différents selon le contexte de leur utilisation.

[4] De façon systématique, Pierre-André Taguieff fait mine d’ignorer la distinction, pourtant essentielle, entre ces deux courants. À ses yeux, la critique (infondée, selon lui) de l’eurocentrisme suffit à les réunir.

[5] L’antiracisme d’aujourd’hui est disqualifié sous le fragile prétexte qu’il compte parmi ses militants des antisionistes, assimilés dans leur ensemble à des antisémites.

[6] Bien entendu, nous avons cherché à dégager la philosophie d’ensemble du projet. Redisons-le : tous les articles ne relèvent pas d’une semblable entreprise idéologique. Il est patent qu’il n’existe pas de perspective commune entre les autrices et les auteurs de ce numéro.

[7] Aurélia Michel, Un monde en nègre et blanc. Enquête historique sur l’ordre racial, Seuil, 2020, p. 349.

[8] Jean-Frédéric Schaub, Pour une histoire politique de la race, Seuil, 2015.

[9] Voir le livre fondamental d’Henry Méchoulan, Le Sang de l’Autre ou l’honneur de Dieu. Indiens, juifs et morisques au Siècle d’Or, Fayard, 1979.

Alain Policar

Politiste, Chercheur associé au Cevipof

Notes

[1] En procédant ainsi, nous ne vouons pas l’ensemble du numéro aux gémonies. Il comporte aussi des articles estimables, voire excellents.

[2] Emporté par cette peur, Zarka va jusqu’à oublier les contraintes grammaticales : il écrit « au racisés » et « certains courants intellectuel ».

[3] Citation empruntée à Kwame Anthony Appiah, dont l’antiracisme n’est pas discutable : mais nous savons que les concepts prennent des sens profondément différents selon le contexte de leur utilisation.

[4] De façon systématique, Pierre-André Taguieff fait mine d’ignorer la distinction, pourtant essentielle, entre ces deux courants. À ses yeux, la critique (infondée, selon lui) de l’eurocentrisme suffit à les réunir.

[5] L’antiracisme d’aujourd’hui est disqualifié sous le fragile prétexte qu’il compte parmi ses militants des antisionistes, assimilés dans leur ensemble à des antisémites.

[6] Bien entendu, nous avons cherché à dégager la philosophie d’ensemble du projet. Redisons-le : tous les articles ne relèvent pas d’une semblable entreprise idéologique. Il est patent qu’il n’existe pas de perspective commune entre les autrices et les auteurs de ce numéro.

[7] Aurélia Michel, Un monde en nègre et blanc. Enquête historique sur l’ordre racial, Seuil, 2020, p. 349.

[8] Jean-Frédéric Schaub, Pour une histoire politique de la race, Seuil, 2015.

[9] Voir le livre fondamental d’Henry Méchoulan, Le Sang de l’Autre ou l’honneur de Dieu. Indiens, juifs et morisques au Siècle d’Or, Fayard, 1979.