Société

Sexualités, les raisons d’en parler

Anthropologue et sociologue

Affaire Weinstein en 2017, Epstein Files en 2026, viols… Les actualités de la sexualité l’associent aux dangers plus qu’à des expériences heureuses. Dans les années 1980, le sida l’articule à la santé et l’homosexualité est libérée en même temps qu’elle libère. Vingt ans plus tôt, c’est la contraception. Quid des cache-sexes qui ont rendue possible la parole sur les sexualités et des instrumentalisations qui la traverse ?

Interrogé en 1983 sur la suite qu’il entend donner à la publication du premier volume de sa fameuse Histoire de la sexualité, Michel Foucault répond à son interlocuteur : « Je dois avouer que je m’intéresse beaucoup plus aux problèmes posés par les techniques de soi, ou par les choses de cet ordre, qu’à la sexualité… La sexualité, c’est assez monotone[1] ! ».

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On se souvient aussi de la phrase répétée à l’envi par Jacques Lacan : « Il n’y a pas de rapport sexuel ». Par cette formule, il nie, pour faire simple, la dimension relationnelle comprise dans les actes sexuels entre deux personnes. Implicitement, cette affirmation rejette l’étude des sexualités aux marges des sciences sociales, celles-ci s’intéressant majoritairement aux relations qui lient, délient et tendent l’humanité ou une de ses parties en différents moments et endroits du monde.

Pourtant, non seulement l’histoire, la sociologie et l’anthropologie des sexualités existent mais à partir du VIH tout particulièrement, dont l’émergence en France coïncide avec l’arrivée au pouvoir de François Mitterrand, elles ont le vent en poupe. Il est vrai que le plus souvent, ce n’est pas tant sur les actes sexuels que ces disciplines mettent le focus, que sur ce qu’ils aident à penser au-delà d’eux-mêmes. Foucault comme Lacan n’avaient donc pas tout à fait tort : à l’exception relative des enquêtes souvent statistiques conduites pour appréhender l’usage des nouvelles contraceptions ou juguler les risques de transmission sexuelle du Sida, c’est rarement la sexualité au plus près des pratiques qui retient l’attention dans les recherches qualitatives. Mais ces recherches ont besoin d’alibis pour se développer et gagner en légitimité, en même temps qu’elles témoignent d’un rapport qui est toujours aussi politique et instrumentaliste au sujet, dans des glissements qui disent l’état et les mouvements de nos sociétés.

Cet article veut saisir plusieurs des excuses pour publiciser la sexualité qui ont existé depuis la


[1] Michel Foucault, Dits et écrits II, 1976-1988, Gallimard, 2001, p. 1428.

[2] Sylvie Chaperon, Catherine Deschamps, Emmanuelle Retaillaud, Christelle Taraud, Histoire des sexualités en France. XIXe-XXIe siècle, Armand Colin, 2024. Ce livre développe beaucoup des points abordés dans cet article.

[3] Régine Beauthier, Valérie Piette, Barbara Truffin, La Modernisation de la sexualité (19e-20e siècle), Éditions de l’Université de Bruxelles, 2010.

[4] Michael Sibalis, « Homophobia, Vichy France, and the “Crime of Homosexuality” : The Origins of the Ordinance of 6 August 1942 », GLQ : A Journal of Lesbian and Gay Studies, vol. 8, n°3, 2002.

[5] Anne Urbain-Archer, L’Encadrement des publications érotiques en France (1920-1970), Garnier, 2019, p. 485.

[6] Francis Ronsin, La Grève des ventres : propagande néo-malthusienne et baisse de la natalité française, XIXe-XXe siècle, Aubier-Montaigne, 1980, p. 213

[7] 50 ans plus tard, en 2024, l’IVG devient une liberté fondamentale inscrite dans la constitution française après que l’actualité étatsunienne a montré la fragilité du droit à l’avortement.

[8] Armelle Andro, Marie Lesclingand, « Les mutilations génitales féminines : état des lieux et des connaissances », Population, vol. 71/2, 2016.

[9] Nicole Sindzingre, « Un excès par défaut : excision et représentation de la féminité », L’Homme, vol. 13/3, 1979 ; Sylvie Fainzang, « Circoncision, excision et rapports de domination », Anthropologie et société, vol. 1/9, 1985.

[10] Patrice Pinell, Christophe Broqua (dir.), Une épidémie politique. La lutte contre le sida en France (1981-1996), Presses Universitaires de France, 2002.

[11] Sur les débuts d’Act Up-Paris, voir le film de 2017 réalisé par Robin Campillo : 120 battements par minute.

[12] Massimo Prearo, Le Moment politique de l’homosexualité. Mouvements, identités, communautés en France, Presses Universitaires de Lyon, 2014.

[13] Thierry Lefebvre, Sébastien Poulain, Radios libres : 30 ans de FM. La parole libérée ?, INA/L’Har

Catherine Deschamps

Anthropologue et sociologue, Professeure à l’École nationale supérieure d’architecture de Paris La Villette, elle est membre du LAVUE-LAA (CNRS 7218)

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Mots-clés

Sexualité

Notes

[1] Michel Foucault, Dits et écrits II, 1976-1988, Gallimard, 2001, p. 1428.

[2] Sylvie Chaperon, Catherine Deschamps, Emmanuelle Retaillaud, Christelle Taraud, Histoire des sexualités en France. XIXe-XXIe siècle, Armand Colin, 2024. Ce livre développe beaucoup des points abordés dans cet article.

[3] Régine Beauthier, Valérie Piette, Barbara Truffin, La Modernisation de la sexualité (19e-20e siècle), Éditions de l’Université de Bruxelles, 2010.

[4] Michael Sibalis, « Homophobia, Vichy France, and the “Crime of Homosexuality” : The Origins of the Ordinance of 6 August 1942 », GLQ : A Journal of Lesbian and Gay Studies, vol. 8, n°3, 2002.

[5] Anne Urbain-Archer, L’Encadrement des publications érotiques en France (1920-1970), Garnier, 2019, p. 485.

[6] Francis Ronsin, La Grève des ventres : propagande néo-malthusienne et baisse de la natalité française, XIXe-XXe siècle, Aubier-Montaigne, 1980, p. 213

[7] 50 ans plus tard, en 2024, l’IVG devient une liberté fondamentale inscrite dans la constitution française après que l’actualité étatsunienne a montré la fragilité du droit à l’avortement.

[8] Armelle Andro, Marie Lesclingand, « Les mutilations génitales féminines : état des lieux et des connaissances », Population, vol. 71/2, 2016.

[9] Nicole Sindzingre, « Un excès par défaut : excision et représentation de la féminité », L’Homme, vol. 13/3, 1979 ; Sylvie Fainzang, « Circoncision, excision et rapports de domination », Anthropologie et société, vol. 1/9, 1985.

[10] Patrice Pinell, Christophe Broqua (dir.), Une épidémie politique. La lutte contre le sida en France (1981-1996), Presses Universitaires de France, 2002.

[11] Sur les débuts d’Act Up-Paris, voir le film de 2017 réalisé par Robin Campillo : 120 battements par minute.

[12] Massimo Prearo, Le Moment politique de l’homosexualité. Mouvements, identités, communautés en France, Presses Universitaires de Lyon, 2014.

[13] Thierry Lefebvre, Sébastien Poulain, Radios libres : 30 ans de FM. La parole libérée ?, INA/L’Har