Société

Rebâtir des greniers

Architecte

La recrudescence des conflits internationaux et la fermeture des voies maritimes révèlent la fragilité d’un modèle élevé au rang de doctrine depuis plusieurs décennies : le flux tendu. Mais une autre rationalité réapparaît, celle de la réserve. Les greniers, les citernes et les dépôts pourraient ainsi, dans un avenir proche, redevenir les architectures de survie et de transmission qu’elles ont été pendant des millénaires.

Le système productif contemporain reste gouverné par un impératif devenu hégémonique : le flux tendu. Hérité de la rationalisation industrielle d’après la Seconde Guerre mondiale, elle-même amplifiée par la numérisation des chaînes d’approvisionnement, cet impératif a progressivement disqualifié le stock. Les réserves pleines, jadis garantes de richesse et de capacité de prévision, sont désormais perçues comme des obstacles à la compétitivité.

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Alors même qu’ils abritent l’essentiel des biens et de l’intelligence dont dépend l’économie mondiale, les plateformes de logistique et les data centers peinent à susciter des réalisations d’envergure. Contrairement au transport ferroviaire et aéronautique — qui a généré des gares et des aéroports souvent spectaculaires — ou au réseau autoroutier — que supportent de saisissants ouvrages d’art —, les entrepôts contemporains ne dépassent pas le statut d’infrastructures servantes que l’on préfère dissimuler.

Cette dépréciation des architectures du stock est l’aboutissement d’un long processus historique par lequel les réserves ont perdu toute valeur symbolique. Jusqu’à une période récente, la plupart des villes se souciaient de conserver des stocks de grain afin de parer à une pénurie ou à une attaque soudaine. La facilité d’approvisionnement acquise dans un premier temps par la mer et les fleuves, mais surtout, à partir du XIXe siècle, par les révolutions conjointes du charbon, de la machine à vapeur et du chemin de fer, les libéra peu à peu de cette nécessité : les denrées et les matières premières pouvaient être transportées en grande quantité, sans craindre les disettes ou famines.

À Paris, qui connut une quarantaine de pénuries alimentaires entre le XVIe et le XVIIIe siècle, cette facilité d’approvisionnement fut particulièrement bien accueillie. Elle s’accompagna, sous l’impulsion du baron Haussmann, d’une esthétique urbaine qui allait faire la gloire de la capitale française : un réseau d’axes perspectifs ordonna


[1] Voir Clare Lyster, Learning from Logistics. How Networks Change our Cities, Birkäuser, 2016.

[2] Cette insoutenabilité caractérise en particulier le développement du numérique, actuellement dopé par l’intelligence artificielle. Les seuls besoins en électricité nécessaires au fonctionnement des data centers qui lui sont dédiés pourraient ainsi doubler d’ici à 2030, accentuant d’autant les risques accrus de dérèglements climatiques et de conflits d’usage. Voir à ce sujet le rapport d’octobre 2025 sur l’intelligence artificielle du think tank The Shift Project.

[3] Apur, « Nourrir Paris et la métropole du Grand Paris. État des lieux de la filière alimentation et de sa résilience », note n° 261, octobre 2024.

[4] Regroupés en douze secteurs d’activité d’importance vitale, les OIV désignent des entités critiques dont les systèmes d’information sont essentiels à la sécurité nationale, l’économie ou la survie de la population.

[5] Cette hypothèse a été formulée par l’agronome Matthieu Calame, lequel propose de remettre en service des greniers alimentaires publics, gérés par les collectivités locales, rendant « légalement contraignante la constitution de stocks pour les produits qui s’y prêtent (céréales, fabacées, huile, fruits à coque, sucre) » (Matthieu Calame, La Révolution agro-écologique. Se nourrir demain, Seuil, 2023.

[6] Geneviève Pruvost, Quotidien politique. Féminisme, écologie et subsistance, La Découverte, 2021.

[7] Pour une sélection plus vaste et détaillée de ces expérimentations, voir la troisième partie de l’exposition du Pavillon de l’Arsenal hors les murs « Stock. Architectures de survie et de transmission », visible jusqu’au 28 juin à la Poste Rodier à Paris IXe et du livre qui l’accompagne.

Paul Landauer

Architecte

Notes

[1] Voir Clare Lyster, Learning from Logistics. How Networks Change our Cities, Birkäuser, 2016.

[2] Cette insoutenabilité caractérise en particulier le développement du numérique, actuellement dopé par l’intelligence artificielle. Les seuls besoins en électricité nécessaires au fonctionnement des data centers qui lui sont dédiés pourraient ainsi doubler d’ici à 2030, accentuant d’autant les risques accrus de dérèglements climatiques et de conflits d’usage. Voir à ce sujet le rapport d’octobre 2025 sur l’intelligence artificielle du think tank The Shift Project.

[3] Apur, « Nourrir Paris et la métropole du Grand Paris. État des lieux de la filière alimentation et de sa résilience », note n° 261, octobre 2024.

[4] Regroupés en douze secteurs d’activité d’importance vitale, les OIV désignent des entités critiques dont les systèmes d’information sont essentiels à la sécurité nationale, l’économie ou la survie de la population.

[5] Cette hypothèse a été formulée par l’agronome Matthieu Calame, lequel propose de remettre en service des greniers alimentaires publics, gérés par les collectivités locales, rendant « légalement contraignante la constitution de stocks pour les produits qui s’y prêtent (céréales, fabacées, huile, fruits à coque, sucre) » (Matthieu Calame, La Révolution agro-écologique. Se nourrir demain, Seuil, 2023.

[6] Geneviève Pruvost, Quotidien politique. Féminisme, écologie et subsistance, La Découverte, 2021.

[7] Pour une sélection plus vaste et détaillée de ces expérimentations, voir la troisième partie de l’exposition du Pavillon de l’Arsenal hors les murs « Stock. Architectures de survie et de transmission », visible jusqu’au 28 juin à la Poste Rodier à Paris IXe et du livre qui l’accompagne.