Société

L’hébergement d’urgence entre saturation et espace de relégation

Démographe et sociologue

La promesse d’Emmanuel Grégoire d’un « plan zéro enfant à la rue » à Paris révèle moins une volonté politique nouvelle qu’une crise structurelle ancienne : un secteur de l’hébergement d’urgence saturé, des sorties vers le logement bloquées, et un principe d’inconditionnalité de l’accueil rogné circulaire après circulaire. Derrière le geste municipal, c’est l’État qui se décharge – sur les collectivités comme sur les associations – d’obligations légales qu’il contribue lui-même à vider de leur substance.

Au printemps 2026, Emmanuel Grégoire, nouveau maire de la Ville de Paris, a placé l’hébergement d’urgence au centre de son programme en promettant un « plan zéro enfant à la rue » et la création de 4 000 places supplémentaires financées par la Ville. Si cette promesse électorale témoigne d’une prise de conscience de la pénurie d’hébergement en Île-de-France, elle soulève aussi une série de questions qui débordent largement le cadre municipal : qui doit héberger ? selon quelles règles ? et qui, précisément, a droit à être hébergé ?

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Ces questions ne sont pas nouvelles. Depuis les années 1990, le secteur de l’hébergement d’urgence en France s’est profondément transformé, d’un point de vue structurel et démographique. D’un côté, les dispositifs se sont multipliés et segmentés, distinguant hébergement d’urgence, hébergement d’insertion et dispositif national d’accueil pour les demandeurs d’asile. De l’autre, la population accueillie s’est diversifiée, avec une présence croissante de familles immigrées, de demandeurs d’asile et de personnes en situation administrative précaire. Cette évolution a conduit à une situation paradoxale, alors que le secteur s’est considérablement développé en termes de capacité, il reste saturé, et le principe fondateur d’inconditionnalité de l’accueil est aujourd’hui remis en question.

Cet article propose de revisiter ces dynamiques en montrant que les limites structurelles des politiques d’hébergement en France ne peuvent être comprises sans interroger les conditions d’accueil des personnes migrantes en situation de précarité administrative. Pour ce faire, il articule données démographiques et institutionnelles sur l’évolution des dispositifs, analyse du cadre juridique et de ses fragilités, et deux concepts empruntés aux études migratoires que sont l’ « asile au noir » d’Olivier Brachet et la « deportability » de Nicholas De Genova.

Un secteur segmenté, saturé et en mutation

Le secteur de l’hébergement pour personnes sans domicile


[1] Julien Damon, La Question SDF. Critique d’une action publique, PUF, 2012.

[2] Le terme « Dublinés » désigne les demandeurs d’asile relevant du règlement européen Dublin III, qui prévoit que l’examen de leur demande incombe à un autre État membre de l’Union européenne par lequel ils ont transité avant d’arriver en France.

[3] Pierre Eloy, « Analyser l’évolution et les déterminants de la présence des familles immigrées au sein des hébergements pour personnes sans domicile », Populations vulnérables, n° 8, 2022.

[4] Selon les données des enquêtes ES-DS (Établissements et Services pour personnes en Difficulté Sociale) de la DREES.

[5] Anthony Caruso, 200 000 personnes accueillies en centre d’hébergement début 2021, Les Dossiers de la DREES, n° 113, 2023.

[6] CE, 11 avril 2018, Fédération des acteurs de la solidarité et autres, n° 417206.

[7] CE, 10 octobre 2023, Cimade et autres, n° 469328.

[8] Décision n° 2023-863 DC du 25 janvier 2024

[9] Nicholas P. De Genova, « Migrant “Illegality” and Deportability in Everyday Life », Annual Review of Anthropology, vol. 31, 2002.

[10] Jacques Pisarik, « Les enjeux de la régularisation dans l’hébergement d’urgence : un état des lieux de l’accès aux droits dans les centres d’hébergement d’urgence de plusieurs acteurs de la lutte contre l’exclusion », Enquête DAR « InterOp » 2024  – Premiers résultats, Observatoire du Samusocial de Paris, 2024.

[11] Julien Lévy, « L’urgence sociale à l’épreuve du non-recours », Plein droit, n° 106, 2015.

Pierre Eloy

Démographe et sociologue , Maître de conférences en sociologie et démographie

Notes

[1] Julien Damon, La Question SDF. Critique d’une action publique, PUF, 2012.

[2] Le terme « Dublinés » désigne les demandeurs d’asile relevant du règlement européen Dublin III, qui prévoit que l’examen de leur demande incombe à un autre État membre de l’Union européenne par lequel ils ont transité avant d’arriver en France.

[3] Pierre Eloy, « Analyser l’évolution et les déterminants de la présence des familles immigrées au sein des hébergements pour personnes sans domicile », Populations vulnérables, n° 8, 2022.

[4] Selon les données des enquêtes ES-DS (Établissements et Services pour personnes en Difficulté Sociale) de la DREES.

[5] Anthony Caruso, 200 000 personnes accueillies en centre d’hébergement début 2021, Les Dossiers de la DREES, n° 113, 2023.

[6] CE, 11 avril 2018, Fédération des acteurs de la solidarité et autres, n° 417206.

[7] CE, 10 octobre 2023, Cimade et autres, n° 469328.

[8] Décision n° 2023-863 DC du 25 janvier 2024

[9] Nicholas P. De Genova, « Migrant “Illegality” and Deportability in Everyday Life », Annual Review of Anthropology, vol. 31, 2002.

[10] Jacques Pisarik, « Les enjeux de la régularisation dans l’hébergement d’urgence : un état des lieux de l’accès aux droits dans les centres d’hébergement d’urgence de plusieurs acteurs de la lutte contre l’exclusion », Enquête DAR « InterOp » 2024  – Premiers résultats, Observatoire du Samusocial de Paris, 2024.

[11] Julien Lévy, « L’urgence sociale à l’épreuve du non-recours », Plein droit, n° 106, 2015.