Dostoïevski au Donbas
La guerre en Ukraine n’a pas commencé le 24 février 2022, comme beaucoup le croient, mais en 2014, avec l’annexion de la Crimée et le conflit au Donbas. Ce dernier est souvent dépeint comme une guerre civile opposant des forces séparatistes, souhaitant le rattachement à la Russie voisine de cette région située à l’est du territoire ukrainien, et les troupes ukrainiennes fidèles au gouvernement de Kyïv. Pourtant, l’implication de troupes russes, venues en soutien direct à des mouvements séparatistes depuis longtemps proches du Kremlin, est très largement documentée[1].

Jusqu’en 2022, la Russie est restée dans l’ambivalence, ou le déni, présentant cette aide comme une contribution humanitaire ou revendiquant une posture de médiateur – et faisant de facto basculer le conflit au Donbas dans le champ de la guerre hybride, conflit ouvert mais non conventionnel et non déclaré, où la lutte informationnelle joue un rôle fondamental. Pour la Russie, l’enjeu était entre 2014 et 2022 de maintenir une posture procurant un double bénéfice : sur le plan des relations internationales, il s’agissait de se présenter comme une variante locale des Casques bleus, et dans les relations à sa propre opinion publique, d’entretenir l’idée que le gouvernement ukrainien issu de Maïdan représentait une menace directe afin de préparer la population à des conflits de plus haute intensité. Comment orchestrer cet équilibre ? En créant, à destination notamment des populations russe et russophone d’Ukraine, le mythe d’un « génocide des enfants du Donbas » perpétré par le « régime de Kyïv ». Ce mythe s’est révélé d’autant plus efficace qu’il réactivait des schémas culturels extrêmement présents dans la culture et la littérature, notamment au sein de l’œuvre de l’écrivain du XIXe siècle Fiodor Dostoïevski (1821-1881).
La figure de l’enfant revient très souvent dans les discours sur la guerre : celui-ci constitue un sujet éminemment « pleurable » (Judith Butler) car il apparaît comme une victi
