Savoirs

De la spécificité humaine aux inégalités de capital linguistique

Sociologue

Discussion à partir de l’hypothèse singulière du neuroscientifique Stanislas Dehaene à la recherche de la « singularité humaine » : Homo sapiens serait doté d’un « langage de la pensée ». Il faut ramener cette hypothèse dans les sciences sociales, en interrogeant les ressorts de l’histoire humaine et sociale du langage.

Si le dernier ouvrage de Stanislas Dehaene[1] s’inscrit dans une série de brillantes synthèses sur les recherches menées récemment en sciences cognitives autour du langage et des mathématiques, il se distingue sans doute par la volonté répétée de l’auteur d’y défendre une (hypo)thèse forte sur la singularité humaine : Homo sapiens serait doté d’un « langage de la pensée » – selon l’expression du philosophe Jerry Fodor – qui lui permettrait de réaliser des opérations mentales inaccessibles aux autres espèces. Les opérations géométriques sont prises ici pour paradigme, mais ce langage de la pensée générique s’appliquerait aussi à la musique et au langage naturel, qui font l’objet de divers développements.

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Le rectangle et les points visibles dans l’une des grottes de Lascaux illustrent parfaitement l’objet de l’ouvrage. Alors que les rectangles sont des constructions abstraites fondées sur l’itération et la symétrisation d’angles droits, ils imposent leur régularité à l’esprit des premiers humains : cette capacité de figuration de formes abstraites traduit une extraordinaire sensibilité aux régularités géométriques et numériques, une sorte de prédisposition (génétique et générique) aux mathématiques caractéristique de l’espèce.

La thèse générale revient tout au long du livre, sous des formes de plus en plus précises au fil des exemples issus de plusieurs domaines de recherche et des réflexions toujours stimulantes de l’auteur. Ce « langage de la pensée » serait une « grammaire générative » (Chomsky) sous-jacente aux opérations abstraites de la géométrie, de l’écoute et la production musicales, et bien sûr du langage naturel. Elle serait observable chez le bébé humain, dont Dehaene, après tant d’autres psycholinguistes s’inscrivant dans le sillage générativiste, souligne les extraordinaires pouvoirs cognitifs avec force métaphores : « il faut imaginer le cerveau de l’enfant comme un corail dont les ramifications bourgeonnantes ne cessent de croître pour engend


[1] Stanislas Dehaene, Le Rectangle de Lascaux. Et Homo sapiens inventa la géométrie, Odile Jacob, 2026.

[2] Voir Stephen Mithen, L’Odyssée du langage humain, De Boeck, 2025 ; Frédéric Lebaron, Le Capital linguistique. Une sociologie du langage, Ed. du CNRS, 2026, chapitre 1.

[3] Il converge ici avec Stephen Mithen dans L’Odyssée du langage humain.

[4] Jean Piaget et Barbe Inhelder, La représentation de l’espace chez l’enfant, PUF, 1985.

[5] Voir en particulier Norbert Elias, Théorie des symboles, Paris, Seuil, 2015. Elias fournit un outillage utile compatible avec les avancées des connaissances décrites par Dehaene, en particulier autour de l’émergence de la pensée symbolique et de ses conséquences.

[6] Frédéric Lebaron, Le Capital linguistique.

Frédéric Lebaron

Sociologue, professeur de sociologie à l'Ecole normale supérieure Paris-Saclay

Notes

[1] Stanislas Dehaene, Le Rectangle de Lascaux. Et Homo sapiens inventa la géométrie, Odile Jacob, 2026.

[2] Voir Stephen Mithen, L’Odyssée du langage humain, De Boeck, 2025 ; Frédéric Lebaron, Le Capital linguistique. Une sociologie du langage, Ed. du CNRS, 2026, chapitre 1.

[3] Il converge ici avec Stephen Mithen dans L’Odyssée du langage humain.

[4] Jean Piaget et Barbe Inhelder, La représentation de l’espace chez l’enfant, PUF, 1985.

[5] Voir en particulier Norbert Elias, Théorie des symboles, Paris, Seuil, 2015. Elias fournit un outillage utile compatible avec les avancées des connaissances décrites par Dehaene, en particulier autour de l’émergence de la pensée symbolique et de ses conséquences.

[6] Frédéric Lebaron, Le Capital linguistique.