Écologie

Peut-on encore croire au paysage ?

géographe

L’été qui vient de s’achever a donné le spectacle de la dégradation et de la destruction des paysages partout en Europe. Dans la chaleur caniculaire, la sécheresse des sols, l’assèchement des rivières et la multiplication des incendies ont surtout révélé en quoi les paysages ne pouvaient être considérés simplement comme d’aimables décors, mais comme des milieux de la vie humaine, dont la signification est existentielle. Un article publié en partenariat avec le Festival international de géographie.

Quiconque a voyagé en Europe depuis quelques mois n’a pu que constater l’état de dégradation de ses paysages. En cause non seulement la violence, la durée et l’extension des incendies, voire leur caractère inextinguible, qui ont touché le Nord et le Sud, l’Ouest et l’Est, en laissant après eux angoisses et destructions. Mais aussi le spectacle de l’assèchement des cours d’eau, des plus modestes jusqu’aux plus importants, comme le Rhin, le Pô ou le Danube.

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Ce qui frappait la vue, c’était également la sécheresse des sols, où les surfaces d’herbes jaunâtres se répandaient, où les plantes grillaient littéralement sur pied, et souffraient les quelques troupeaux qui s’y trouvaient encore.

Les villes, petites et grandes, affectées par la hausse interminable des températures, étaient devenues des lieux de suffocation dont les rues et les places sans ombre étaient autant que possible désertées, chacun cherchant à se confiner dans des îlots de fraîcheur. Les conséquences économiques et sociales de ces bouleversements des cadres de vie sont considérables. Mais non moins importants sont les effets sanitaires et psychiques de cette situation pour les populations qui en ont été les victimes et les témoins, et qui ont vu (et vécu) la destruction brutale de leurs paysages ordinaires. On craint maintenant les inondations d’automne.

Dans ce contexte, on a évoqué l’état avancé de crise écologique dans lequel se trouvent les sociétés contemporaines. On a désigné le réchauffement des températures planétaires, qui semble irréversible. On a incriminé l’impréparation, l’impuissance, l’inconscience des acteurs publics et privés et parfois on s’est indigné de leur négligence. On a mis en évidence parmi les causes profondes de la crise, les conceptions et les pratiques extractivistes et productivistes de la vie humaine individuelle et collective et les formes de vie qu’elles ont sédimentées[1]. Mais à toutes ces analyses et observations critiques, il a manqué cependant une pensée du


[1] Sur la question des formes de vie, voir le livre important de Marielle Macé, Styles. Critique de nos formes de vie, Gallimard, 2016.

[2] Jean-Marc Besse, Le Goût du monde, Actes Sud/ENSP, 2009, Chapitre 1 : « Les cinq portes du paysage ».

[3] On a beaucoup évoqué le concept de solastalgie, forgé par le philosophe australien Glenn Albrecht, pour désigner le sentiment de « douleur ou [de] détresse causée par une absence continue de consolation et par le sentiment de désolation provoqué par l’état actuel de son environnement proche et de son territoire. » (G. Albrecht, Les émotions de la terre. Des nouveaux mots pour un nouveau monde, Paris, Les liens qui libèret, 2020, p. 76).

[4] Dans un article récent publié dans Libération, daté du 5 août 2026, Mona Chollet utilise le mot « domicide ». Voir aussi l’article de Eyal Weizman, « All they will find is sand », London Review of Books, Vol. 47, n° 7, 23 April 2026 et son livre Ungrounding. The Architecture of Genocide, Fern Press, 2026.

[5] Voir, parmi les très nombreux travaux traitant de cette question : Vincent Carpentier et Philippe Leveau, L’Archéologie du territoire en France. 8000 ans d’aménagements, La Découverte/Inrap, 2013 ; Philippe Pinchemel et Pierre Clergeot La Terre écrite, Éditions Publi-Topex, 2001 ; Annie Antoine, Le Paysage de l’historien. Archéologie des bocages de l’Ouest de la France, Presses Universitaires de Rennes, 2000.

[6] Voir, par exemple, André-George Haudricourt et Louis Hédin, L’Homme et les plantes cultivées, Métaillé, 1987 (1ère éd. 1943) ; et le numéro 26 de la revue Les Carnets du paysage, « Inventer des plantes », Actes Sud/ENSP, 2014.

[7] Jérôme Gaillardet, La Terre habitable, ou l’épopée de la zone critique, La Découverte, 2023 ; Kirkpatrick Sale, L’Art d’habiter la terre. La vision biorégionale, Wildproject, 2020 ; Bernadette Bensaude-Vincent, Temps-paysage. Essai de polychronie, PUF, 2021.

[8] John Brinckerhoff Jackson, À la découverte du paysage vernaculaire, Actes Sud/ENSP, 20

Jean-Marc Besse

géographe, directeur de recherche émérite au CNRS

Notes

[1] Sur la question des formes de vie, voir le livre important de Marielle Macé, Styles. Critique de nos formes de vie, Gallimard, 2016.

[2] Jean-Marc Besse, Le Goût du monde, Actes Sud/ENSP, 2009, Chapitre 1 : « Les cinq portes du paysage ».

[3] On a beaucoup évoqué le concept de solastalgie, forgé par le philosophe australien Glenn Albrecht, pour désigner le sentiment de « douleur ou [de] détresse causée par une absence continue de consolation et par le sentiment de désolation provoqué par l’état actuel de son environnement proche et de son territoire. » (G. Albrecht, Les émotions de la terre. Des nouveaux mots pour un nouveau monde, Paris, Les liens qui libèret, 2020, p. 76).

[4] Dans un article récent publié dans Libération, daté du 5 août 2026, Mona Chollet utilise le mot « domicide ». Voir aussi l’article de Eyal Weizman, « All they will find is sand », London Review of Books, Vol. 47, n° 7, 23 April 2026 et son livre Ungrounding. The Architecture of Genocide, Fern Press, 2026.

[5] Voir, parmi les très nombreux travaux traitant de cette question : Vincent Carpentier et Philippe Leveau, L’Archéologie du territoire en France. 8000 ans d’aménagements, La Découverte/Inrap, 2013 ; Philippe Pinchemel et Pierre Clergeot La Terre écrite, Éditions Publi-Topex, 2001 ; Annie Antoine, Le Paysage de l’historien. Archéologie des bocages de l’Ouest de la France, Presses Universitaires de Rennes, 2000.

[6] Voir, par exemple, André-George Haudricourt et Louis Hédin, L’Homme et les plantes cultivées, Métaillé, 1987 (1ère éd. 1943) ; et le numéro 26 de la revue Les Carnets du paysage, « Inventer des plantes », Actes Sud/ENSP, 2014.

[7] Jérôme Gaillardet, La Terre habitable, ou l’épopée de la zone critique, La Découverte, 2023 ; Kirkpatrick Sale, L’Art d’habiter la terre. La vision biorégionale, Wildproject, 2020 ; Bernadette Bensaude-Vincent, Temps-paysage. Essai de polychronie, PUF, 2021.

[8] John Brinckerhoff Jackson, À la découverte du paysage vernaculaire, Actes Sud/ENSP, 20