Littérature

L’humanité hors du temps – sur Sécheresse de J. G. Ballard

Écrivaine

Alors que se tient à Katowice, en Pologne, et dans une grande indifférence des médias français, la Conférence mondiale sur le climat (COP 24), il est plus que temps de (re)lire Sécheresse, un roman avec lequel le grand J. G. Ballard imaginait, il y a 54 ans, un monde où les nuages ont disparu, le soleil est écrasant et les forêts brûlent.

Que nous dit Ballard aujourd’hui dans Sècheresse ? Ce roman de « science fiction » publié en 1964 décrit un monde aride où le cycle de la pluie est interrompu : l’océan est couvert de granules de plastique générés par les « immenses quantités de déchets industriels déversés depuis cinquante ans ». Les nuages ont disparu. Le soleil est écrasant. Les forêts brûlent. Ce n’est pas exactement ce qui nous arrive au bout de ces cinquante ans, mais l’idée y est.

Sécheresse est un roman déroutant. L’errance du héros, Ransom, est si décousue qu’on peine à le suivre, et je soupçonne que Ballard, en bon écrivain, se plaise surtout à décrire un monde, sans s’attacher aux péripéties. La psychologie égarée de son personnage est à la fois réussie (elle reflète le désastre) mais invraisemblable : on a du mal à s’identifier à cet assoiffé durable. Ce n’est pas tant la soif qui le guide que des mobiles contradictoires, des amours inachevées, des amitiés trahies, des fascinations éphémères, des alliances rompues. D’ailleurs The Drought (Sécheresse) n’a jamais été adapté en film, contrairement à d’autres romans de Ballard. C’est sans doute son défaut de vraisemblance psychologique qui empêche d’en tirer un bon scénario, faute d’unité dans le personnage-point de vue. Mais qu’attendre de la psychologie dans un monde sens dessus dessous, où les lacs se creusent en désert et la mer se couvre de sel ? Les fous deviennent rois, les femmes rugissent, les puissants crèvent, et un « travesti androgyne » (le vocabulaire est de 1964) devient le propriétaire de la dernière mare. Ballard tâtonne et va bizarrement droit au but, avec la force d’un héritier de Shakespeare. Quand la première ressource dont a besoin Sapiens Sapiens, l’eau, vient à manquer, c’est l’humanité toute entière qui se pulvérise dans le bruit et la fureur.

Charles Ransom, le héros errant, rencontre Catherine, qui s’évertue à abreuver les animaux du zoo. Au cinéma, il faudrait qu’elle soit jouée par une femme au visage aigu, sans compassion. La première qui vient à l’esprit est Tilda Swinton mais son rôle de « sorcière au lion » dans Narnia troublerait le message : Sécheresse n’est vraiment pas un conte pour enfant. Il faudrait une Huppert ou une Julian Moore. Les lions sont maintenus en vie par Catherine parce qu’elle a l’intuition que s’ils meurent à leur tour, c’est toute notre symbolique qui mourra avec eux. C’est toute notre Histoire, notre héraldique, nos sculptures, nos contes, nos fables, toute notre culture. Ce n’est pas écrit tel quel mais le lecteur qui ne comprendrait pas ça est une buse. Beaucoup d’animaux hagards traversent ce livre, ce qui lui donne aussi sa grande modernité : aucune époque n’a parlé des animaux mieux que la nôtre, qui voit disparaître les dernières bêtes sauvages. Les zoos sont des musées de la disparition. Ballard savait ça en 1964.

Ballard a l’intelligence romanesque de mettre à la disposition des personnages un dernier filet d’eau.

Personne, dans ce roman, ne prononce jamais la phrase christique « j’ai soif ». Mais elle est là en creux. Des doigts anonymes dessinent dans la poussière le symbole du poisson. Les plages et les rives sont couvertes de poissons morts. La puanteur est effroyable. Le poisson comme espèce globale disparaît. Les oiseaux de mer mangent les cadavres et meurent à leur tour. Si personne, au début du récit, ne semble souffrir exactement de la soif, c’est que Ballard a l’intelligence romanesque de mettre à la disposition des personnages un dernier filet d’eau, ce qui coule encore des citernes et au fond des lits craquelés des fleuves-égouts. On souffre du soleil, de la poussière, de la mort des plantes. Pas encore critiquement de la faim. On attend encore la pluie. L’espoir meurt mais se transforme en espérance : une nouvelle religion est aux aguets. L’espoir c’est espérer quelque chose qui devrait venir, la pluie ; l’espérance c’est espérer quelque chose qui ne viendra plus. La possibilité même du nuage a disparu. Espérer sans espoir, mais avec Dieu, c’est le lot des pécheurs privés d’eau. Ce peuple sec, émacié, voilé, fait penser à celui de la planète de sable dans Dune, autre chef d’œuvre de science fiction publié la même année, en 1964. Comme dans Dune, ce peuple du désert est un peuple guerrier, ou terroriste, qui veut aller au bout de la destruction pour rencontrer ce Dieu dont le carnage est juste.

Regarder la mer devient l’activité constante des désespérés arrivés sur la côte. Rien ne vient, aucun nuage. Ils voulaient de l’eau, ils trouvent surtout du sel, du sang et des larmes. Les énormes distilleries qui font évaporer la mer pour obtenir de l’eau douce répandent le sel partout ; ils aggravent la situation dans un cercle vicieux suicidaire, celui qui nous embrase aujourd’hui dans le réchauffement général. Extraire le sel de la mer revient à peu près à extraire les matériaux fossiles du sol : on met à jour ce qui devait rester enfoui. On couvre la surface terrestre de ce qui était contenu dessous. Un équilibre a-humain, presque une sagesse, que des penseurs actuels nomment « Gaia », entre en déséquilibre, en panique.

La sécheresse agglutine les humains en bord de mer dans une ruée vers la plage très éloignée des vacances de Monsieur Hulot. Dans La Route, le formidable roman de « science fiction » de Cormac McCarthy (2006) les survivants, toute flore et faune anéanties, avançaient aussi à l’aveugle vers la mer. Le bout de la route : le rivage. Mais l’océan lui-même ne tient plus aucune promesse, n’autorise plus aucun départ et ne contient aucune ressource : son eau est un poison, son horizon est fermé. La rive, c’est la clôture. La mer, c’est le mur et la mort.

La grande question du roman est en effet de savoir si la sécheresse envoie le monde dans le passé, ou dans le futur.

La sécheresse engendre de petites communautés armées qui défendent leur ultime réserve d’eau, autour de mares survivantes ou de piscines ultra-surveillées appartenant aux derniers super-riches. Will Self a souligné le goût romanesque de Ballard pour les « gated communities », ces lotissements sécurisés où se planquent des privilégiés, qui s’ennuient jusqu’au massacre dans Sauvagerie (1988), sans doute son meilleur livre. Dans Sécheresse, le massacre est à l’œuvre en permanence, il fonctionne tout seul par l’assoiffement global et le meurtre inéluctable des derniers détenteurs d’eau.

Vous voyez Necker island, l’île ultra-sélective du milliardaire Charles Branson, où se réunissent des « décideurs » mondiaux ? La communauté clôturée est l’avenir de l’humanité. Ou prenez n’importe quel lotissement hyper-sécurisé du Sud-Est de la France, de l’Arizona, de l’Afrique du Sud ou du Brésil. Plus le pays est pauvre, plus ses super-riches se protègent des pauvres. Mais quand c’est d’eau dont manquent les pauvres, on comprend que la situation n’est plus insurrectionnelle : elle est assassine. On comprend que la très simple logique du partage, qui sauverait les riches des pauvres en les rendant, les uns un tout peu moins riches, et les autres un peu moins pauvres, cette logique-même tombe à l’eau. Parce qu’il est trop tard dans le délire capitaliste : il a couru, ça y est, à sa perte.

La sécheresse s’avère alors une métaphore efficace de ce qui nous arrive, même si Ballard semble lui-même un peu abasourdi par la dynamite qu’il manie. Le temps s’enraye. C’est ce qui intéresse Ballard. C’est pour cela qu’il va très vite sur les mobiles des personnages, et même sur les effets physiologiques de la soif. Il le dit par la voix de la provocante Catherine : « ce n’est pas l’eau le problème, c’est le temps ». Le temps humain, le seul qui nous concerne. La grande question du roman est en effet de savoir si la sécheresse envoie le monde dans le passé, ou dans le futur. Le fleuve à sec fait métaphore du temps suspendu. La ville brûle, le spectre de Néron flamboie, les lions du zoo gémissent. Nous ne sommes plus ni dans l’autrefois ni dans l’avenir. L’humanité est expédiée hors du temps. Elle tournoie sur une planète qui n’a plus de sol : le futur n’adviendra pas puisqu’il ne peut atterrir nulle part, pour reprendre le titre de Bruno Latour. Et le passé sera oublié, sans plus de mémoire pour le garder vif.

Nous tomberons hors de notre Histoire parce que plus aucune Géographie ne pourra s’inscrire dans un sol. La Terre ne nous supporte plus.

Ballard a été cantonné, toute sa vie, à cette zone problématique de la « science fiction », sorte de banlieue de la littérature.

Science fiction ? Le destin littéraire de Ballard est assez douloureux. Auteur absolument culte pour beaucoup d’entre nous, il a cependant été cantonné, toute sa vie, à cette zone problématique de la « science fiction », sorte de banlieue de la littérature. Or il me semble que ce qu’on appelle science fiction pourrait s’appeler « littérature bancale », ou « grands livres ratés ». On appelle science fiction non des livres qui se passent dans le futur ou dans l’espace, mais des livres dévorés par une idée de la science, et une prescience de ce qui nous arrive. Ce savoir hante leur narration au point de faire exploser le récit comme une géante rouge ou une naine blanche. Je pense à Solaris, de Stanislas Lem, ou à la série des Mariages entre les zones trois, quatre et cinq de Doris Lessing. Et à toute l’œuvre de Philip K. Dick. Au coeur de ces grands livres pulse un trou noir qui est toujours sur le point de les détruire : l’idée fixe de l’auteur.

Qualifie-t-on de science fiction le merveilleux Abattoir 5, de Kurt Vonnegut, dont toute la moitié se situe pourtant chez des extra-terrestres ? Ou 1984 d’Orwell, écrit en 1948 ? Ou la Servante Ecarlate, d’Atwood, situé dans le futur ? Ou les livres de Houellebecq, de McCarthy ou de Don de Lillo, même quand ils se passent dans un futur déclaré ou mettent en œuvre des corps scientifiquement modifiés ? Non, car ce sont des livres réussis, tout simplement.

Mais la perfection du dernier De Lillo m’ennuie. Je ne le relirai pas. Mon goût va à ces grands livres malades qui patinent dans les explications. Je relis souvent Solaris, comme je retourne souvent à Ballard. Comme on retourne chez un ami pour comprendre ce qui ne va pas. Pour essayer de l’aider. Pour l’écouter. Pour revenir sans cesse à son récit, et retrouver le fil là où l’ami s’est perdu.

C’est beau, c’est vrai, c’est juste, mais Ballard s’y perd, il a une intuition qu’il ne sait pas dire – peut-être aussi qu’il est un peu trop pionnier.

Dans Solaris, Stanislas Lem tient une idée tellement forte qu’elle va inspirer deux grands metteurs en scène très éloignés dans le temps et le monde (Tarkovski, Union Soviétique, 1972 ; et quarante ans plus tard, Soderbergh, États-Unis d’Amérique, 2002). Cette grande idée est qu’une planète océan nous envoie ce qui nous manque. Cette planète liquide, explorée par des scientifiques ancrés sur une petite base, crée des formes à partir de ses molécules. Or ce qui nous manque, c’est la plupart du temps quelqu’un. La base se remplit d’hommes, de femmes, d’enfants, identiques en tous points à la personne perdue, et absolument vivants. C’est si beau, si triste, que je rêverais de réécrire un jour ce livre débarrassé de ses scories – et aussi, de le réécrire au féminin. Parce qu’il est raté, et ce qui est raté c’est peut-être aussi une virilité mal placée, une masculinité mal construite : Lem s’obstine avec autorité à nous expliquer son idée de la science, déjà relativement erronée, et désormais désuète ; c’est trop long, ennuyeux, péremptoire, on saute les pages pour retourner au formidable récit.

C’est un peu le même phénomène chez Ballard. Alors que la seule idée d’humains survivants en quête d’eau suffirait à nous tenir, il s’évertue à nous faire entendre que le temps n’a plus cours quand il n’a plus de lieu : c’est beau, c’est vrai, c’est juste, mais il s’y perd, il a une intuition qu’il ne sait pas dire – peut-être aussi qu’il est un peu trop pionnier. Je n’aime pas assez Sécheresse pour rêver d’en faire un jour un remake. Mais un ami me rappelait par blague que mon nom signifie « du ruisseau sec », et qu’il y a forcément quelque chose dans ce livre qui me fascine et me donne une soif poétique. Un livre alter ego, en quelque sorte, avec ce que l’ego comporte de raté voire de catastrophique.

Mais je m’égare, comme l’errant Ransom. Son nom, qui veut dire « rançon », laisse aussi entendre random, le hasard : le prix à payer pour la soif, c’est la dérive. Quant aux humains sur cette Terre, me revient un proverbe que m’avait cité un poète irakien rencontré il y a longtemps, juste après la première Guerre du Golfe : « Notre passé est douloureux, notre présent est tragique, heureusement, nous n’avons pas d’avenir. »


Marie Darrieussecq

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