Cinéma

Surveiller / Regarder – à propos La mer du milieu de Jean-Marc Chapoulie et Nathalie Quintane

Philosophe et écrivain

Fruit d’un scrupuleux travail de collecte et d’assemblage d’images de vidéo-surveillance accessibles sur Internet, La mer du milieu, de Jean-Marc Chapoulie, dresse un portrait inédit de la Méditerranée d’aujourd’hui. Les images se succèdent, libres, portées par les voix off de l’écrivaine Nathalie Quintane et du réalisateur lui-même, comme une occasion d’apprendre à regarder autrement. Diffusé ce mardi 11 février sur ARTE, le film restera disponible en VOD sur le site jusqu’au 9 avril 2020.

Mer du milieu est la traduction de Mittelmeer, le nom que les Allemands donnent à la  Méditerranée. Elle est le sujet évanescent du film, la zone aveugle qui relie toutes ses images. D’elle, on ne voit que ses bords européens, suite inépuisable de plages, de stations balnéaires, de baies, de ports, de villages côtiers, de porte-conteneurs et de bateaux de croisière, de morceaux de ciels, d’intérieurs d’églises et de très esthétiques contre-jour. Bref, du vide.

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On ne verra rien (ou presque) de ce qu’un documentaire sur la Méditerranée est censé nous montrer aujourd’hui, rien des trafics, rien des migrants, rien de ses côtes africaines et proche-orientales. La Méditerranée de La mer du milieu est soit vide soit hors-champ. Ce qui ne l’empêche pas de hanter chacun de ses plans.

On pourrait reprendre à son sujet les mots que Pascal Bonitzer écrivit à propos de Méditerranée (1963), le film de Jean-Daniel Pollet dont Jean-Marc Chapoulie propose ici, avec Nathalie Quintane, un stupéfiant remake : « C’est elle, la Méditerranée, qui fait tourner musicalement la machine du film. Mais, inversement, seul le montage tournant de cette machine, de ce film, pouvait donner à voir cet objet insaisissable, et qui est pourtant le miroir où l’Occident contemple son matin, la Méditerranée[1]. » On sait que Pollet a réalisé une grande partie du montage final de son film à partir des chutes de pellicule de ses tentatives précédentes. Méditerranée est la mise en séries d’images produites par hasard et rédimées par la grâce du montage.

Tour de France

Les images de La mer du milieu ne sont pas moins contingentes. Extraites des flux de caméras de surveillance en accès libre sur internet, aucune n’a été tournée (ou presque). La mer du milieu est un film sans chef-opérateur et sans caméraman. L’intégralité de sa matière vient d’ailleurs. Ce qui veut dire qu’il a fallu la chercher.  Jean-Marc Chapoulie n’est pas un filmeur, mais il est un grand chercheur et collectionneur d’images. Et


[1] « Méditerranée », dans L’Entre Vues, de Jean-Daniel Pollet et Gérard Leblanc, éd. de l’Œil, Montreuil-sous-Bois, 1998, p. 160

Bastien Gallet

Philosophe et écrivain

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Notes

[1] « Méditerranée », dans L’Entre Vues, de Jean-Daniel Pollet et Gérard Leblanc, éd. de l’Œil, Montreuil-sous-Bois, 1998, p. 160