Spectacle vivant

L’épreuve du temps – sur La Trilogie des contes immoraux (pour Europe) de Phia Ménard

Sociologue du théâtre

Performance-conte tragique, politique voire philosophique, La Trilogie des contes immoraux (pour Europe) se situe à la croisée des genres. En trois actes et avec une audace rare, Phia Ménard ébranle les fondements de nos sociétés occidentales et montre la voie pour révolutionner notre manière d’habiter le monde.

Le spectacle de Phia Ménard La Trilogie des contes immoraux (pour Europe) dure longtemps. Pas tant en temps réel – même si trois heures, ce n’est pas rien – qu’en temps ressenti, éprouvé. Ça ne veut pas dire qu’on s’ennuie, loin de là, ni que l’artiste cherche à faire vivre aux spectateurs une épreuve de force un peu sadique – même si là encore, elle ne s’interdit pas de jouer avec jouer un poil avec nos nerfs, à provoquer notre patience. Mais elle préserve toujours une forme d’humour, cet art d’adoucir les perceptions et les relations humaines. C’est tout un art de savoir s’arrêter juste à temps, juste avant que ça ne devienne un peu maltraitant, en tout cas indélicat et brutal, de faire durer encore tel étirement du temps.

publicité

Ce n’est pas le moindre des mérites de la pièce de Phia Ménard que de maintenir cet équilibre savant entre : nous faire éprouver la violence dont elle entend nous parler, et nous l’épargner. Affaire d’expérience, mais aussi d’intention politique. Comme Athéna, déesse biface de la sagesse et de la guerre, la performeuse sait quels combats mener et lesquels sont vains ou mauvais. Sans jamais nous oublier ou nous laisser à quai, elle nous embarque dans sa confrontation aux mythes politiques fondateurs des démocraties occidentales et à leur immoralité cachée, qui tient entre autres à leur fantasme de toute-puissance et d’immortalité. Chemin faisant, elle nous fait ressentir les impasses de la modalité relationnelle dominants/dominés qui y est associée, et dans laquelle nous sommes le plus souvent engoncés, que ce soit en termes de relation entre la salle et la scène, ou entre gouvernants et gouvernés. Et elle nous invite à en goûter une autre forme de relation, qui monte, en filigrane, au fil des heures, qui connecte les corps aux corps et aux cœurs.

Mais d’abord, le combat. Dans son viseur, si on devait simplifier, on dirait qu’il y a en priorité les frontières. Entre les pays, entre les genres, entre les langages artistiques. Par exemple


[1] Voir Anne Dufourmantelle, Puissance de la douceur, Payot et Rivages, 2013.

Bérénice Hamidi-Kim

Sociologue du théâtre, professeure en études théâtrales à l'Université Lyon 2 et membre de l'Institut Universitaire de France

Notes

[1] Voir Anne Dufourmantelle, Puissance de la douceur, Payot et Rivages, 2013.