Cinéma

Navigation inversée – sur Magellan de Lav Diaz

Critique

Magellan n’est pas uniquement le premier long-métrage dédié au circumnavigateur ou le film le plus court de Lav Diaz, malgré ses trois heures. Il s’inscrit dans un corpus d’œuvres au prisme des nouveaux paradigmes de l’histoire coloniale. Le cinéaste ne cesse de contourner son personnage principal par des récits parallèles, à commencer par celui de sa femme et de son esclave, Henrique.

Magellan de Lav Diaz part d’une idée simple énoncée par Stefan Zweig en 1938 : le premier homme à avoir effectué une circumnavigation n’est pas Magellan, décédé à mi-chemin, ni Juan Sebastián Elcano qui achève le voyage à bord du Victoria, mais Henrique, l’esclave que l’explorateur achète lors d’un premier voyage à Malacca, originaire des Philippines et qui a joué pour le Portugais le rôle de traducteur et d’aide de camp.

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C’est aux Philippines que s’achève le film – et qu’il y démarre – par la mort de Fernand de Magellan lors d’une guerre avec les habitants de Cebu et, avec elle, la libération d’Henrique du joug qu’il a subi de ses différents maîtres. De même, les bornes chronologiques de ce film biographique intitulé Magellan qui courent de 1511 à 1521 sont en fait celles de la relation entre le Portugais et le premier circumnavigateur.

En somme, pour faire son tour du monde, Lav Diaz en inverse le point de départ. Dès ses premières minutes, le film suit les habitants de Cebu après qu’ils ont vu pour la première fois des Blancs. Ceux-ci appellent leur village et organisent une cérémonie parce qu’ils y voient la réalisation d’une prophétie. De cette manière, le prologue du film met en œuvre un contre-champ qui ébranle le récit traditionnel des grandes découvertes, à commencer par la première circumnavigation et, en retournant d’emblée sa caméra vers les peuples autochtones, le cinéaste trouve une manière de brosser le portrait de l’explorateur portugais.

Magellan n’a donc plus que le rôle-titre du film c’est-à-dire qu’il n’apparaît plus comme le sujet de sa propre histoire mais comme un produit social, pétri des enjeux idéologiques du XVIe siècle. Pour un navigateur, apporté à Cebu par les « Dieux de la Mer » comme le disent les louanges des tribus autochtones, le film se déroule principalement à terre. La première heure et demie, qui se déroule entre Malacca et l’Europe, évacue d’emblée toute la part romantique du parcours de Magellan, ses voyages à bord


Élias Hérody

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