Cinéma

Transcender les cartographies coloniales – sur Nuestra Tierra de Lucrecia Martel

Critique

Officiant rarement dans le genre du documentaire, Lucrecia Martel livre Nuestra Tierra, un film qu’elle dédie à la communauté Chuschagasta, établie au nord de l’Argentine, en procès contre des propriétaires terriens accusés d’avoir tué leur chef en 2009. En résulte une œuvre résolument nouvelle qui pose une double exigence, formelle et politique, pour créer un film au service de ses personnages.

Souligner que le cinéma documentaire contemporain s’appuie sur des régimes d’images et de sons différents relève désormais de l’évidence. Peu de documentaires participent aujourd’hui d’un genre unique (cinéma direct, film d’archives…) et la plupart des cinéastes naviguent entre des matériaux multimédias. C’est là le mode d’expression par excellence d’un réel voulu complexe. De même, la réflexion portée sur les définitions d’image – la célèbre « image pauvre » défendue par la plasticienne Hito Steyerl – ou bien leurs supports ne semble plus s’adresser qu’à un corpus délimité d’œuvres, mais à l’ensemble de la production de documentaires de création.

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Vu sous le strict angle de l’intermédialité, Nuestra Tierra ne surprend pas. La singularité du nouvel opus de Lucrecia Martel se trouve moins dans le montage de matériaux hétérogènes que dans le refus de les unifier. Plus particulièrement, Nuestra Tierra ne fait pas la collection des différents médias qu’elle emploie. Si elle accumule les images, c’est bien pour en trouver une nouvelle.

Disons-le plus clairement : le documentaire que Lucrecia Martel dédie au procès entre la communauté autochtone Chuschagasta et trois propriétaires terriens accusés du meurtre de Javier Chocobar, chef des Chuschagastas, se démarque comme l’une des expérimentations formelles les plus réussies qu’il m’ait été donné de voir récemment. Et cette réussite tient moins à l’originalité de sa démarche de documentariste qu’à l’exigence que la cinéaste porte sans cesse à l’égard de ses matériaux. Car ses principes de mise en scène sont d’ores et déjà connus et reconnus : une approche participative du cinéma, un film coréalisé avec les communautés elles-mêmes, dans le sillage du cinéma militant et du Troisième Cinéma qui fleurit à nouveau en Amérique latine et ailleurs[1].

L’emploi du found footage est d’autant plus une figure imposée pour Nuestra Tierra que le procès s’appuie en partie sur un document, produit par la défense, tourné sur place


[1] Dans la recherche en études cinématographiques, plusieurs chercheuses s’aventurent de ce côté-là du cinéma, notamment la thèse d’Ariane Papillon et le projet de thèse d’Ève Le Fessant-Coussonneau.

Élias Hérody

Critique

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CultureCinéma

Notes

[1] Dans la recherche en études cinématographiques, plusieurs chercheuses s’aventurent de ce côté-là du cinéma, notamment la thèse d’Ariane Papillon et le projet de thèse d’Ève Le Fessant-Coussonneau.