Caméra veut dire prison – sur Mes amis indésirables, partie 1 : Dernière Diffusion à Moscou
Mes amis indésirables, partie 1 : Dernière Diffusion à Moscou (on abrègera désormais ce titre) ressemble à un petit miracle. La cinéaste américano-russe Julia Loktev se rend à Moscou fin 2021 et filme à l’iPhone les journées de ses amis russes – leur travail, leur vie de couple, leurs sociabilités vaguement bourgeoises. C’est presque par hasard qu’elle capte, quelques semaines plus tard, l’agitation de la Russie dans les premières heures de l’invasion de l’Ukraine. Par hasard, vraiment ?

Car ce n’est pas n’importe quels amis qu’elle filme, pas à n’importe quel moment, et pas dans n’importe quel pays. Ces gens que l’on voit, ce sont les travailleurs – des techniciens, mais surtout des journalistes et des présentateurs – de la chaîne d’opposition TV Rain, ensuite fermée et relancée depuis l’ouest de l’Europe (en l’occurrence les Pays-Bas – ce qui nous sera probablement raconté dans la partie 2). Une chaîne qui n’a pas attendu la fermeture forcée par le gouvernement pour souffrir de la censure du régime, puisqu’elle était justement déclarée « indésirable » et « agent de l’étranger », statut légal qui peut être attribué à certaines organisations en Russie, rendant extrêmement difficile, voire impossible, l’exercice de leurs activités.
Quand Julia Loktev se rend en Russie, elle n’en sait pas plus que nous à la même époque : des rumeurs, des exercices militaires à la frontière et l’invasion déjà entamée en 2014 dont on craint qu’elle se réchauffe. Elle sait aussi, comme nous, combien le régime russe n’a fait que se resserrer autour de Vladimir Poutine et d’une idéologie de plus en plus réactionnaire et hostile. Les journalistes de TV Rain sont en première ligne pour enquêter sur ces risques et sur ce resserrement : dans une des premières scènes, une historienne russe annonce que les régimes totalitaires ne basculent jamais « d’un seul coup », mais progressivement, si bien que la « bascule », qui existe bien, est inarrêtable, « déjà là » et en même temps impercep
