Littérature

« Que c’est abominable d’avoir pour ennemis les rires de l’enfance » – sur Clément de Romain Lemire

Écrivaine et juriste

« J’ai repoussé tellement d’interviews depuis 2021. Je me suis tellement tue depuis que j’ai dit. J’en avais besoin. Reprendre la plume pour les autres, d’accord. Comme Romain Lemire, je ne désespère pas de faire comprendre les spécificités de l’inceste à qui me lira, de faire entendre l’horreur de la déstructuration du lien familial propre à ce crime, les ravages de l’abandon d’un enfant. Pour Romain et les autres, j’essaye. J’écris. »

Samedi soir.
Je commence à lire Clément à la demande de Sylvain Bourmeau, directeur du journal AOC, qui m’offre de livrer une analyse ou, plus sûrement, de donner mon opinion sur ce premier roman.

Samedi soir.
« On ne sait pas ce que le passé nous réserve. » Ainsi débute le récit de Romain Lemire. Je tourne une page. « Voilà, tu la connais l’histoire. » Dans ma tête, déjà, Barbara. Une page encore. J’anticipe. Le passé nous devance, Clément et moi.

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Clément, c’est le portrait d’un petit garçon, de ses deux frères, Pierre et Victor, de leur sœur, Estelle. De leurs cousins. De leurs parents et de leurs grands-parents. Plus tard, de Marion aussi, la belle-sœur. Tous agressé.es, violé.es ou violenté.es par les actes d’un même homme. Le père. Clément, c’est l’histoire d’une famille catholique, d’intellos parisiens, professeur et éditrice, qui habitent la rive gauche, dans les années 1980. C’est le journal des années qui suivent aussi. De la sexualité polluée, de l’envie que la vie cesse de durer. C’est le récit d’un personnage et d’un auteur qui lentement s’assemblent, au gré d’une époque qui progresse, au rythme de celleux qui, autour d’eux, se rassemblent.

Clément, c’est le livre d’une brisure, et d’une vague aussi.

Le récit, en deux parties, s’ouvre sur les premiers jours d’un enfant. À la première personne. Quand Clément atteint ses sept ans, le narrateur prévient ses lecteur.es : « Jusqu’ici, j’ai regardé l’enfant que j’étais. Maintenant, je vais être l’enfant que je regarde. » De chapitre en chapitre, Clément et Romain se divisent et s’entremêlent. La dissociation domine puis se sublime. Le procédé est d’une grande maîtrise. Romain Lemire agit de même avec ses lecteur.es. À l’instar de l’auteur qui écrit, soudain, on se voit lire. Puis, au fil des pages, on revient à soi-même. Ici et maintenant. On lit. « Allons », comme le dit sa mère à Clément, poursuivons. Le processus reprend. À la fin de la première partie, comme s’il était le lecteur lui-même, Romain


Camille Kouchner

Écrivaine et juriste, Maître de conférences en droit privé