Littérature

« Translaté » : la traversée du temps de N. O. Body — sur Mémoires des années de jeune fille d’un homme

Germaniste, Historien du genre

Le récit de Karl M. Baer (1885-1956) alias N. O. Body, qui vécut jusqu’à 20 ans sous le nom de Martha, parut en Allemagne en 1907. Berlin faisait alors office d’« eldorado » queer. Avec l’aide du sexologue juif Magnus Hirschfeld, N. O. Body, juif aussi, obtint un changement d’état civil. Cette parution tardive en France est accompagnée d’un essai de Preciado sur ce texte essentiel aux analyses intersectionnelles à la racine des mécanismes sociaux, politiques et historiques d’assignation de genre.

Le récit de N. O. Body, Mémoires des années de jeune fille d’un homme, paraît pour la première fois en langue française, traduit de l’allemand par Béatrice Masoni. Cette traduction, qui avait d’abord été confiée à Sonia Combe, se retrouve aujourd’hui de ce fait au cœur d’une polémique éditoriale assez typique de notre temps, et qui recouvre des effets de champ propres aux sciences sociales.

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L’édition est assortie d’un vibrant essai de Paul B. Preciado, intitulé « Mon nom est Body. La vie expérimentale de Karl M. Baer ». Ce récit, paru en Allemagne en 1907, est un objet littéraire et historique singulier, qui traite la transidentité et la non-binarité de genre à partir du vécu subjectif d’une personne qui a traversé une réassignation de genre au début du XXe siècle, peu de temps après qu’en 1900, le Code civil prussien eut abrogé une clause, héritée du droit coutumier, qui permettait à une personne, à sa majorité, de revoir son appartenance de sexe en cas d’indétermination[1]. Or cette option n’était plus possible en 1907. Le texte est une archive qui vient de loin : d’une période charnière entre deux siècles et, surtout, entre deux régimes de genre. Publié sous pseudonyme, le récit fut rédigé par Karl M. Baer (1885-1956), qui avait vécu les vingt premières années de sa vie sous le nom de Martha.

Les textes ont une histoire et ils circulent, souvent sans leur contexte. La parution en 2026 en langue française d’un texte datant de 1907, réédité plusieurs fois en langue allemande, traduit en anglais il y a déjà plus de vingt ans, dit sans doute quelque chose d’un décalage français dans la théorisation du genre, des sexualités et de la question trans*. Car voilà bien longtemps que le « germaniste » français que je suis avait lu dès 1993 le reprint de ce texte aux éditions Hentrich & Hentrich (Berlin).

Dans ces années 1990 qui virent circuler les écrits queer, le récit de N. O. Body suscita l’intérêt de la recherche, notamment en pays germanophone et anglophone,


[1] Voir aussi, pour la France, Gabrielle Houbre, Les deux vies d’Abel Barbin, né Adélaïde Herculine (1838-1868), édition annotée des souvenirs d’Alexina Barbin, Presses Universitaires de France, 2020.

[2] Robert Beachy, Gay Berlin. Birthplace of a Modern Identity, Alfred A. Knopf, 2014.

[3] Voir Sonia Combe, « Hermann Simon à la recherche de N. O. Body », En attendant Nadeau, 2022.

[4] En Palestine mandataire puis dans le jeune État d’Israël, les nouveaux arrivants venus d’Allemagne et d’Europe centrale furent parfois les porteurs d’une voix alternative dans la manière d’envisager les relations entre Juifs et Arabes et on retrouve nombre de Juifs d’Europe centrale dans les organisations promouvant l’entente (Verständigung). Voir Patrick Farges et Sonia Goldblum, « Verständigung ? Penser la réconciliation israélo-arabe à partir d’une position yekke (juive allemande) en Israël », Revue d’Allemagne et des pays de langue allemande, n° 56, vol. 2, 2024. Voir aussi Patrick Farges, Le Muscle et l’Esprit. Masculinités germano-juives dans la post-migration : le cas des yekkes en Palestine/Israël après 1933, PIE Peter Lang, 2020.

[5] Marie Jalowicz Simon, Clandestine, Flammarion, 2015.

[6] C’est l’une des assignations de genre dont étaient victimes les Juifs que d’être considérés comme féminisés, non virils voire hermaphrodites. Et Daniel Boyarin (dans Unheroic Conduct – voir note 6) considère même que cette vision a été adoptée, de manière protestataire, par les Juifs de l’Est de l’Europe pour contrer une masculinité nationaliste, en investissant une masculinité douce, de l’« edelkayt » (mot yiddish signifiant « douceur, sensibilité »).

[7] Daniel Boyarin, Unheroic Conduct : The Rise of Heterosexuality and the Invention of the Jewish Man, Berkeley, University of California Press, 1997 ; Ella Shohat, Colonialités et ruptures. Écrits sur les figures juives arabes, trad. Joëlle Marelli, Lux, 2020 ; Andreas Kraß, Moshe Sluhovsky, Yuval Yonay (dir.), Queer Jewish Lives Between C

Patrick Farges

Germaniste, Historien du genre, Professeur à l’Université Paris Cité, directeur du Laboratoire ECHELLES

Notes

[1] Voir aussi, pour la France, Gabrielle Houbre, Les deux vies d’Abel Barbin, né Adélaïde Herculine (1838-1868), édition annotée des souvenirs d’Alexina Barbin, Presses Universitaires de France, 2020.

[2] Robert Beachy, Gay Berlin. Birthplace of a Modern Identity, Alfred A. Knopf, 2014.

[3] Voir Sonia Combe, « Hermann Simon à la recherche de N. O. Body », En attendant Nadeau, 2022.

[4] En Palestine mandataire puis dans le jeune État d’Israël, les nouveaux arrivants venus d’Allemagne et d’Europe centrale furent parfois les porteurs d’une voix alternative dans la manière d’envisager les relations entre Juifs et Arabes et on retrouve nombre de Juifs d’Europe centrale dans les organisations promouvant l’entente (Verständigung). Voir Patrick Farges et Sonia Goldblum, « Verständigung ? Penser la réconciliation israélo-arabe à partir d’une position yekke (juive allemande) en Israël », Revue d’Allemagne et des pays de langue allemande, n° 56, vol. 2, 2024. Voir aussi Patrick Farges, Le Muscle et l’Esprit. Masculinités germano-juives dans la post-migration : le cas des yekkes en Palestine/Israël après 1933, PIE Peter Lang, 2020.

[5] Marie Jalowicz Simon, Clandestine, Flammarion, 2015.

[6] C’est l’une des assignations de genre dont étaient victimes les Juifs que d’être considérés comme féminisés, non virils voire hermaphrodites. Et Daniel Boyarin (dans Unheroic Conduct – voir note 6) considère même que cette vision a été adoptée, de manière protestataire, par les Juifs de l’Est de l’Europe pour contrer une masculinité nationaliste, en investissant une masculinité douce, de l’« edelkayt » (mot yiddish signifiant « douceur, sensibilité »).

[7] Daniel Boyarin, Unheroic Conduct : The Rise of Heterosexuality and the Invention of the Jewish Man, Berkeley, University of California Press, 1997 ; Ella Shohat, Colonialités et ruptures. Écrits sur les figures juives arabes, trad. Joëlle Marelli, Lux, 2020 ; Andreas Kraß, Moshe Sluhovsky, Yuval Yonay (dir.), Queer Jewish Lives Between C