Art contemporain

Le malaise dans la culture – sur la 61e Biennale de Venise

Critique d'art

Il y a quelque chose d’ironique dans le tumulte autour des pavillons russe et israélien de la Biennale. Alors que le thème cette année suggère l’inverse : « Minor Keys », les tonalités mineures, ce qui se dit en sourdine, les marges. Mais les cadres théoriques de ce thème – la décolonisation du regard, le pluralisme ontologique, la critique de l’universalisme occidental – sont-ils encore minoritaires dans l’art contemporain ? Vue d’ensemble et choix d’œuvres.

Venise s’enfonce. Chaque année, de quelques millimètres supplémentaires, tandis que des millions de touristes la piétinent, ivres de la beauté qu’ils contribuent eux-mêmes à achever. C’est peut-être pour cela qu’elle s’accorde si bien à la Biennale : nulle part ailleurs le spectacle de l’art ne se déploie dans un cadre aussi explicitement voué à sa perte.

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Cette année, la Biennale s’est ouverte sous la direction de Pietrangelo Buttafuoco, ancien militant de l’extrême droite néofasciste, journaliste de droite converti à l’islam. Lorsque Buttafuoco a réintégré les pavillons russe et israélien dans le processus de récompenses, il est devenu manifeste que le néofascisme contemporain n’a pas renoncé à ses fantasmes, il a simplement appris à les vêtir de l’habit de la tolérance.

Il y a quelque chose d’ironique, de presque grotesque, dans le tumulte qui a suivi. Le jury a démissionné, les Pussy Riot ont performé devant le pavillon russe, des pavillons entiers ont déclaré la grève, des manifestants ont réclamé l’exclusion d’Israël, et la Biennale tout entière s’est transformée en un immense Kriegspiel, et tout cela pour une édition dont le thème était précisément l’inverse du vacarme : « Minor Keys », les tonalités mineures, ce qui se dit en sourdine, depuis les marges. Jamais une Biennale n’avait ressemblé aussi peu à son propre thème, jamais je n’avais éprouvé aussi intensément le sentiment que nous souffrons de ce que Freud nommait le malaise dans la culture.

Le mineur comme épistémologie

« Minor Keys » : en musique, le mineur évoque la mélancolie, l’irrésolu, mais aussi, comme résonance acoustique, les « minorités ». Chez Koyo Kouoh, il devient épistémologie, une modalité d’accès au savoir que la modernité occidentale a déformée. Le cadre conceptuel est celui de Glissant : la créolisation non comme mélange harmonieux, mais comme collision productive, et il faut pourtant nommer l’impasse. Les cadres théoriques sur lesquels repose « Minor Keys », la décolonisatio


Sinziana Ravini

Critique d'art, Commissaire d'exposition