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Une cartographie brisée – sur Un mur contre l’oubli de Jacques Kebadian

Écrivain, traducteur, critique littéraire

Dans un monde où la violence ressurgit de toute part et où le statut de l’image se dilue dans la « bouillie » de l’intelligence artificielle, ce livre collectif dirigé par le cinéaste Jacques Kebadian autour du génocide arménien vient à point nommé pour interroger la puissance du témoignage filmé et sa survie dans le temps.

Approcher l’indicible demande de la patience et une bonne mesure d’obstination. Il faut savoir s’y reprendre en espérant trouver des mots qui seraient enfin « justes » face à ce qui déborde toute morale et fait chavirer toute humanité. Il convient de ne pas avoir peur de revenir encore sur un même sujet douloureux pour remuer une plaie qui ne saurait être suturée, afin de ne pas se laisser berner par les effets d’une cicatrisation qui n’est toujours qu’apparence, faux-semblant, tant il est vrai que le temps ne guérit pas les plus profondes brûlures.

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Le temps, surtout, mène à l’oubli si l’on n’intervient pas, justement, à temps pour récolter les voix de ceux et de celles qui ne peuvent oublier, pour graver sur la trop fragile pellicule le témoignage de ces personnes qui ont traversées l’intolérable et ont survécues. Des personnes qui ne seront bientôt plus là et laisseront leurs descendants face à une énigme, une double absence.

C’est l’essence du travail de Jacques Kebadian, cinéaste qui fit ses classes auprès de Robert Bresson (une affinité esthétique qui n’est pas sans rapport avec l’exigence qu’il s’impose et la sobriété des dispositifs qu’il met en place). D’origine arménienne, il ressent au début des années 1980 le besoin de se pencher sur son histoire familiale et sur ce trou noir que représente le génocide de 1915. Ainsi qu’il le formule lui-même, « il m’a fallut soulever ces cadavres, respirer, comprendre ». Cela donne deux films, Arménie 1900 en 1980, sur les prémisses de la violence, et surtout Sans retour possible en 1983.

« Sans retour possible », effectivement, puisqu’on ne revient pas de ce qui marque à jamais, de ce déplacement. Mais « sans retour possible », c’est aussi la formule tamponnée sur les passeports des Arméniens de Turquie qui avaient survécus aux massacres, aux marches forcées, et se virent sommés de partir définitivement. Une fois lancé dans l’exil, la mémoire de la perte (de parents, frères et sœurs, oncles, tantes, amis, vois


Guillaume Contré

Écrivain, traducteur, critique littéraire

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Mémoire