Théâtre

Pour un théâtre critique – chronique du 80e Festival d’Avignon 3/3

Philosophe et écrivain

La critique fut très présente dans cette édition du Festival et pas seulement sous la forme d’adresses variées au gouvernement et à la présidence de la République. De nombreux spectacles l’ont exercée de manière plus ou moins radicale mais sous des formes variées avec une inventivité renouvelée. Petit éloge du théâtre public (et critique) avec Bâtir de Salim Djaferi et Clément Papachristou et Everything must go de Forced Entertainement.

Si la perspective d’annulations de crédits alloués (et donc déjà répartis et en partie dépensés) à 28 structures publiques révélée juste avant le Festival par le Syndéac ne surprend guère de la part d’un gouvernement aux abois budgétaires, elle inquiète par son ampleur et le précédent qu’elle constituera pour d’autres administrations d’État qui coupent déjà allégrement dans les budgets de la culture.

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Une telle attaque, inédite par sa violence, m’a fait m’interroger sur ce qui constitue (à mes yeux) la spécificité du théâtre public. C’est-à-dire, indirectement, sa valeur, celle qui fait que je continue à fréquenter ses salles et festivals et que j’éprouve le besoin d’en prendre régulièrement la défense[1].

Sa valeur, pour moi (puisqu’il ne s’agit pas ici de le définir ou d’ignorer d’autres traits tout aussi déterminants), c’est sa dimension critique. La critique est un luxe au sens que la Commune de Paris a donné, après d’autres, à ce mot, au sens où la culture et l’accès à la culture – c’est-à-dire des théâtres, des salles de concert, des centres d’art, des festivals, etc., à la programmation exigeante et accessible à toustes – sont des luxes. Un luxe qu’il ne faut jamais cesser d’exercer sous peine de le voir fondre et disparaître, mais comment l’exercer si les lieux ferment et si les productions ne sont plus financées.

Par « critique », j’entends non sa représentation mais, précisément, son exercice. Critiques sont les tg STAN quand ils ne jouent pas Molière comme si sa langue était encore la nôtre ou comme si un·e acteurice d’aujourd’hui pouvait sans aucune distance incarner ses personnages. Critique est Rébecca Chaillon quand elle demande à deux de ses performeuses de désigner les membres du public comme « mince » ou « presque » et de dire aux autres « bienvenue gros·ses ». Critique est Salim Djaferi quand il expose la racialisation de la politique du logement social en France depuis les années 1950. Critiques sont les comédien·nes de Forced Entertainm


[1] Il ne s’agit évidemment pas d’affirmer que le théâtre public irait bien et que ces attaques seraient les seules responsables de ses maux nombreux. Mais qu’il n’aille pas bien n’est pas une raison pour ne pas le défendre. Pour reprendre la triple hypothèse du numéro de la revue Théâtre/Public consacré aux « adversités » du théâtre public : « 1. il ne va pas bien, 2. il est attaqué, 3. il est pourtant à défendre. », n° 252, septembre-octobre 2024.

[2] L’architecte qui conçut les trois grands ensembles construits dans les années 1950 à Alger, dont « Diar el Mahçoul », est Fernand Pouillon, un des grands bâtisseurs de l’après-guerre et l’auteur des Pierres sauvages, journal fictif du maître d’ouvrage de l’Abbaye du Thoronet. Pensées pour accueillir deux populations que tout opposait, les deux cités de l’ensemble « Promesse tenue » s’inspiraient, l’une, d’un modèle européen (avec place et tour-clocher), l’autre, de celui de la casbah (ruelles, placettes et forte densité urbaine). La séparation n’était pas seulement spatiale, elle était également culturelle.

Bastien Gallet

Philosophe et écrivain

Notes

[1] Il ne s’agit évidemment pas d’affirmer que le théâtre public irait bien et que ces attaques seraient les seules responsables de ses maux nombreux. Mais qu’il n’aille pas bien n’est pas une raison pour ne pas le défendre. Pour reprendre la triple hypothèse du numéro de la revue Théâtre/Public consacré aux « adversités » du théâtre public : « 1. il ne va pas bien, 2. il est attaqué, 3. il est pourtant à défendre. », n° 252, septembre-octobre 2024.

[2] L’architecte qui conçut les trois grands ensembles construits dans les années 1950 à Alger, dont « Diar el Mahçoul », est Fernand Pouillon, un des grands bâtisseurs de l’après-guerre et l’auteur des Pierres sauvages, journal fictif du maître d’ouvrage de l’Abbaye du Thoronet. Pensées pour accueillir deux populations que tout opposait, les deux cités de l’ensemble « Promesse tenue » s’inspiraient, l’une, d’un modèle européen (avec place et tour-clocher), l’autre, de celui de la casbah (ruelles, placettes et forte densité urbaine). La séparation n’était pas seulement spatiale, elle était également culturelle.