Spectacle vivant

Le théâtre et l’état de guerre – sur Trilogie de la guerre d’Elina Kulikova et Dima Efremov

Philosophe et écrivain

Comment raconter la guerre au théâtre ? Qu’en montrer et qu’en dissimuler ? Peut-on chanter sur scène des œuvres que l’État russe a récupérées et détournées ? Ce sont quelques-unes des questions que posent les trois spectacles dont est composée Trilogie de la guerre. Ce n’est pas la première fois qu’Elina Kulikova et Dima Efremov sont programmés en France mais cette pièce dont on a pu l’intégrale au Théâtre Paris-Villette dans le cadre du Festival d’automne est une authentique découverte.

Elina Kulikova est performeuse et metteuse en scène, Dima Efremov est pianiste et artiste sonore. Ils ont moins de trente ans, ils sont russes et ils ont tous les deux fui leur pays en 2022 après que son armée a envahi l’Ukraine (Dima est gay, Elina a été nommée parmi les traîtres à la nation sur une chaîne de télévision russe).

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C’est donc à distance, depuis l’expérience de l’exil, qu’ils ont écrit et mis en scène cette Trilogie de la guerre, dont le titre fait référence aux trois films que Roberto Rossellini réalisa entre 1945 et 1948 dans les ruines d’une autre guerre. Il n’y a pas grand-chose de néo-réaliste dans leur spectacle mais une intrigante symptomatologie de l’état de guerre. L’état de guerre est ce qu’ils décrivent et racontent. Jamais la guerre elle-même – excepté une fois, à la fin du deuxième spectacle, quand Elina Kulikova lit sur scène l’extrait d’un entretien avec un soldat russe blessé et démobilisé. Loin du théâtre des opérations, loin d’un pays dont ils performent à distance les grands rites culturels (récital, fête, toast), ils vivent la guerre à travers ses signes : ceux qu’ils ont emportés avec eux – les rêves (chaque spectacle commence par un récit de rêve), les souvenirs, les récits de soi – et ceux qu’ils rapportent de leurs conversations, de leurs recherches sur le web (qu’on imagine quotidiennes), de leurs lectures.

Le spectacle commence comme un récital. Dima Efremov, en costume à queue-de-pie, s’installe au piano pendant qu’Elina Kulikova s’avance sur scène en robe longue à bustier. Il joue et elle chante. Des romances de Tchaïkovski, Dargomyjski et Tariverdiev. La grande culture russe du XIXe siècle dans sa version la plus intime et mélancolique. La romance est un genre de salon, à mi-chemin entre musique savante et chanson populaire. Tariverdiev, compositeur soviétique, en écrivit un certain nombre après la Seconde Guerre mondiale, renouvelant un genre dont on goûtait la désuétude fastueuse. Elle chante donc, pas très bien,


[1] L’économiste russe Vladislav Inozemtsev parle à ce propos de « deatheconomics » d’économie de la mort. Voir son article, « Deathonomics: The Social, Political, and Economic Costs of War for Russia », publié par l’IFRI en février 2026. https://www.ifri.org/sites/default/files/2026-02/ifri_inozemtsev_deathonomics_en_2026.pdf Voir aussi l’article de Pierre Raiman dans desk russie, « Le prix d’un zéro ou l’économie russe sous perfusion de mort ». https://desk-russie.eu/2026/04/26/le-prix-dun-zero-ou-leconomie-russe-sous-perfusion-de-mort.html

[2] L’Orestie, trad. de Daniel Loayza, Flammarion, GF, Paris, 2017 (2001).

[3] Svetlana Alexievitch, Les cercueils de zinc, trad. de Wladimir Berelowitch et Bernadette du Crest, Christian Bourgois, Paris, 2002.

[4] Berltolt Brecht, Mère Courage et ses enfants, trad. de Guillevic, L’Arche, Paris, 1975 (1955).

Bastien Gallet

Philosophe et écrivain

Notes

[1] L’économiste russe Vladislav Inozemtsev parle à ce propos de « deatheconomics » d’économie de la mort. Voir son article, « Deathonomics: The Social, Political, and Economic Costs of War for Russia », publié par l’IFRI en février 2026. https://www.ifri.org/sites/default/files/2026-02/ifri_inozemtsev_deathonomics_en_2026.pdf Voir aussi l’article de Pierre Raiman dans desk russie, « Le prix d’un zéro ou l’économie russe sous perfusion de mort ». https://desk-russie.eu/2026/04/26/le-prix-dun-zero-ou-leconomie-russe-sous-perfusion-de-mort.html

[2] L’Orestie, trad. de Daniel Loayza, Flammarion, GF, Paris, 2017 (2001).

[3] Svetlana Alexievitch, Les cercueils de zinc, trad. de Wladimir Berelowitch et Bernadette du Crest, Christian Bourgois, Paris, 2002.

[4] Berltolt Brecht, Mère Courage et ses enfants, trad. de Guillevic, L’Arche, Paris, 1975 (1955).