Le talent du latent – sur Mais que fait ce sang sur le pull de Jennifer ? de Lucie Rico
Le troisième roman de Lucie Rico, Mais que fait ce sang sur le pull de Jennifer ?, (P.O.L, 2026), ingénieux, drôle, aux vertus magnétiques, est tout entier un récit du latent. Après les poulets, après le GPS, voici l’histoire d’une nouvelle obsession qui prend la forme d’un gigantesque point de suspension.

Tout commence par la touche « point » du clavier qui ne répond plus. La narratrice, dont le travail consiste à rédiger des comptes rendus de plans de licenciement, va alors chercher les signes de ponctuation ailleurs, les vole à d’autres phrases pour les coller dans son propre texte. « Dans mon métier, comme dans la plupart des choses de la vie, les points sont très importants. J’en ai pris conscience à ce moment-là. Les points sont aussi importants que les mots. » Mais ces petits larcins sont fastidieux, douloureux même. Alors Jennifer cède. Elle va abolir la ligne d’arrivée et faire courir les phrases « jusqu’à ce qu’elles s’essoufflent ». Elle va les laisser « se débrouiller seules ». Plus rien n’arrêtera leur déferlement. Dans le même temps, des larmes coulent, tombent sur le clavier et bientôt ce sont des voyelles qui, comme dans un roman de Perec, disparaissent : le A, le U. Elle écrit : « on qelqe chose d nove vos nnocer ». La défaillance typographique prend de l’ampleur, l’écrit se désagrège, le langage perd sa fonction purement informative et communicationnelle. Un peu plus loin au cours d’une soirée parisienne, Jennifer répond aux questions qu’on lui pose par d’autres questions. Le point, toujours, fait défaut. La fin de phrase est devenue un lieu périlleux.
Cette disparition du point est bien sûr l’élément déclencheur. L’absence du signe clôturant est un ouvroir d’histoires potentielles, un espace offert aux éclosions inattendues. Aussitôt une phrase a surgi dans l’esprit de Jennifer, une phrase anodine en apparence, qui n’a rien à voir avec le monde de l’entreprise et les plans de licenciement. Une phrase en forme d’énigme qui parle d’un fim
