Spectacle vivant

Latifa Laâbissi : « J’aime beaucoup le rapport à l’absurde des performances d’Esther Ferrer »

Historienne de l'art

Comment une danseuse-chorégraphe en vient-elle à réactiver trois performances d’une artiste plasticienne de renom, plusieurs décennies après leur création ? Latifa Laâbissi et Esther Ferrer ont en partage un goût pour la dé-hiérarchisation, le lâcher prise sur le contrôle de l’image de soi, un certain rapport au langage. On le découvre dans Le même corps, jamais pareil, présenté dans quelques jours à La Ménagerie de Verre à Paris.

En décembre dernier Latifa Laâbissi, danseuse et chorégraphe dont la compagnie est basée à Rennes dans l’Ille-et-Vilaine, venait faire une conférence à Lausanne devant la petite communauté des étudiant.es acteur.ices, danseur.euses, metteur.euses en scène, et scénographes de la Haute école des arts de la scène.

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Le contexte dans lequel cette invitation s’est inscrite est un cycle de conférences dansées, jouées, performées parfois même dessinées, et dont la visée est de montrer à de jeunes artistes en formation que les artistes peuvent se saisir eux-mêmes de l’analyse de leurs pratiques et de leurs œuvres ; et que ce discours, qui relève d’une approche réflexive et appartient au domaine de la recherche, est loin d’être ennuyeux, il peut même être joyeux, et dans tous les cas est un partage du sensible.

C’est ainsi que Latifa Laâbissi nous a invité.e.s à la rejoindre sur la scène plutôt que de nous laisser nous installer dans les gradins. Nous avons circulé avec elle entre un ensemble de documents – livres, images, petites reliques du quotidien – qu’elle avait disposés au préalable dans l’espace. Elle s’est mise à les commenter comme elle aurait raconté à un.e ami.e quelles sont ses sources, autant personnelles (les deux livrets d’alphabétisation de ses parents à leur arrivée en France par exemple), qu’artistiques et théoriques (études en danse, en art ou en anthropologie, notamment celle que Charles Jeannel consacrait dès 1855 aux aboyeuses de Josselin – des femmes du Morbihan qui, lors du pèlerinage de Notre-Dame de Roncier à la Pentecôte, entraient en transe et produisaient des sons qui leur ont valu ce nom).

Puis ses références sont devenues vivantes : elle s’est glissée sous nos yeux dans un extrait de La danse de la sorcière (1914) de Marie Wigman, dans une danse butō de Tatsumi Hijikata (1928-1986), ou encore dans la sienne propre, arborant nue la coiffe indienne apache de son solo Self portrait camouflage (2008) qui a marqué autant la scène chorégraph


[1] L’archive la plus ancienne que nous avons consultée d’Intime et personnel est datée de 1975.

[2] Entretien avec Camille Paulhan, Manuela éditions, 2021.

[3] Voir Esther Ferrer, Catalogue d’exposition, Frac éditions Bretagne.

Yvane Chapuis

Historienne de l'art , Directrice du département de la recherche de La Manufacture - Haute école des arts de la scène de Suisse romande

Notes

[1] L’archive la plus ancienne que nous avons consultée d’Intime et personnel est datée de 1975.

[2] Entretien avec Camille Paulhan, Manuela éditions, 2021.

[3] Voir Esther Ferrer, Catalogue d’exposition, Frac éditions Bretagne.