Savoirs

Marwan Rashed : « Nous devons maîtriser l’Histoire pour répondre au colonialisme suprémaciste »

philosophe

« Nous étions là avant » : rien de plus vulgaire, car avant, il n’y avait ni là, ni nous. À l’heure où les mythes nationalistes n’ont que le passé à la bouche, le philosophe et philologue Marwan Rashed oppose au colonialisme suprémaciste une autre idée de l’historicité – l’humanité est une, formée dans un même creuset. La philologie, discipline de la patience et de l’imagination, est aussi une manière de tenir tête.

«Grecs, vous êtes toujours des enfants, et il n’y a point de vieillard en Grèce », dit un prêtre égyptien dans le Timée de Platon. Mais les Grecs ne sont-ils pas aussi les pères des mathématiques, de la philosophie ou de la démocratie, nos pères ? En quoi consiste la jeunesse paradoxale, sans cesse renouvelée, de la Grèce, à la source de tant de paternités comme de renaissances ?

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Répondre à cette question, c’est se demander ce que nous faisons de la Grèce lorsque nous nous disons ses enfants. On peut y voir l’origine d’une rationalité et d’une identité occidentales excluantes. Mais « Grèce » peut aussi être le nom de l’acte subversif par lequel la pensée interroge ses présupposés et retrouve sa jeunesse.

C’est sur les traces de cette Grèce que l’on retrouve Marwan Rashed, philosophe et philologue, professeur à la Sorbonne, médaillé d’argent du CNRS en 2026. Il raconte ici l’histoire d’une culture-monde qui n’appartient qu’à l’humanité qui la réactive et la fait renaître, en arabe, en syriaque ou en latin, dans le langage mathématique comme dans une poésie qui effleure les limites de la raison. Pour lui, écrire l’histoire des savoirs grecs et arabes contre leur occultation et leur manipulation idéologique, c’est faire œuvre de science autant que de justice. I. B.

Y a-t-il une exceptionnalité grecque ? Répondre à cette question présuppose sans doute de sortir un peu des clichés du « miracle grec ». Mais comment penser ce que la Grèce a eu et continue d’avoir d’exceptionnel ?
Je suis toujours mal à l’aise avec le vocabulaire de l’exception. La Grèce comme phénomène total est une civilisation que l’on peut étudier comme toute autre. Les recherches de ce dernier siècle ont montré combien dans tous les domaines, la Grèce est partie intégrante d’un monde plus vaste, qui ne l’a pas attendue pour fleurir. L’art grec, la pensée grecque, qui sont des dimensions parmi d’autres de la civilisation grecque, sont inconcevables sans les contacts nourris du monde grec avec


[1] Sur ce point, voir Elias Khoury, « Rethinking the Nakba », Critical Inquiry, 38, 2012.

[2] « The Question of Orientalism », The New York Review of Books, 24 juin 1982. En français « La question de l’orientalisme » dans Le Retour de l’Islam, Gallimard, 1988.

[3] Robert Irwin, For Lust of Knowing. The Orientalists and their Enemies, Allen Lane, 2006.

[4] En 1963, Jacques Derrida consacre une conférence, « Cogito et histoire de la folie » (reprise dans L’Écriture et la Différence, 1967), à une critique des pages consacrées à Descartes dans L’Histoire de la folie à l’âge classique (1961). Michel Foucault lui répond à son tour en 1972 par un texte polémique, « Mon corps, ce papier, ce feu », ajouté en appendice à la réédition de son livre.

[5] Constantin Cavàfis, « Pour Ammon, mort en 610 à 29 ans », Tous les poèmes, Michel Volkovitch trad., Le Miel des anges, 2017.

Ραφαήλ, οἱ στίχοι σου ἔτσι νὰ γραφοῦν
ποῦ νᾶχουν ξέρεις, ἀπὸ τὴν ζωὴ μας μέσα των,
ποῦ κι ὁ ρυθμὸς κ᾿ ἡ κάθε φράσις νὰ δηλοῦν
ποῦ γι᾿ Ἀλεξανδρινὸ γράφει Ἀλεξανδρινός.

Ioanna Bartsidi

philosophe, chercheuse post-doctorale à l’université KU Leuven

Notes

[1] Sur ce point, voir Elias Khoury, « Rethinking the Nakba », Critical Inquiry, 38, 2012.

[2] « The Question of Orientalism », The New York Review of Books, 24 juin 1982. En français « La question de l’orientalisme » dans Le Retour de l’Islam, Gallimard, 1988.

[3] Robert Irwin, For Lust of Knowing. The Orientalists and their Enemies, Allen Lane, 2006.

[4] En 1963, Jacques Derrida consacre une conférence, « Cogito et histoire de la folie » (reprise dans L’Écriture et la Différence, 1967), à une critique des pages consacrées à Descartes dans L’Histoire de la folie à l’âge classique (1961). Michel Foucault lui répond à son tour en 1972 par un texte polémique, « Mon corps, ce papier, ce feu », ajouté en appendice à la réédition de son livre.

[5] Constantin Cavàfis, « Pour Ammon, mort en 610 à 29 ans », Tous les poèmes, Michel Volkovitch trad., Le Miel des anges, 2017.

Ραφαήλ, οἱ στίχοι σου ἔτσι νὰ γραφοῦν
ποῦ νᾶχουν ξέρεις, ἀπὸ τὴν ζωὴ μας μέσα των,
ποῦ κι ὁ ρυθμὸς κ᾿ ἡ κάθε φράσις νὰ δηλοῦν
ποῦ γι᾿ Ἀλεξανδρινὸ γράφει Ἀλεξανδρινός.