F Fiction

Récit

Le dilemme de l’ethnographe

Ecrivain

Savoir recueillir sa vie, au sens documentaire ou ethnographique du terme, peut être un préalable à en raconter l’histoire ; et ainsi à en approcher la vérité. Comme en antichambre de Notre dernière sauvagerie, son dernier livre, Éloïse Lièvre approfondit ici le récit d’une rupture conjugale et coud les morceaux de deux histoires d’amour à vingt ans de distance, depuis une chambre à elle ou plutôt une « pièce en plus », sur les murs de laquelle les étagères construisent la bibliothèque d’une vie. Un texte inédit confié à AOC.

En face de moi, dans ce métro bondé dont l’espace aux heures d’essaim se fragmente en visages flottants, désagrégés par les assauts d’une mauvaise fatigue qui leur donnent à tous, malgré leur bigarrure, la même couleur de grès atone, il y avait ce rectangle publicitaire, une fenêtre de langage basique et tonitruant, boniment couleur jaune bleu blanc, ouverte comme un prodige presque obscène dans cette épaisseur de faux silence qui ouate sans douceur les transports en commun. Bruissement des moteurs, souffle des turbines et cliquetis des rails. L’affiche me proposait en offrande : une pièce en plus, et mes yeux se sont pris aux rets de ce syntagme aux polysémiques perspectives, d’une simplicité de crucifix, à l’image du logo souriant qu’il jouxtait, la petite maison citron. En offrande : une solution d’entreposage souple et modulable. Et tandis que je glissais du nom barbare vers les adjectifs aux volutes, une discrète promesse de respiration s’est frayée dans l’asphyxie terrifiante de mes lucidités conjugales.

En Italie et lui j’avais vingt ans. Et puis aussi un peu plus mais à peine. C’est le temps qui m’apprend sa mesure. Je voudrais me persuader : ni toi ni moi ni nous, mais seulement le temps, l’usure. Goutte à goutte, jusqu’à celle du débordement.

Claude Lévi-Strauss venait de mourir, j’écrivais sur lui un papier commémoratif pour l&rsq...

Éloïse Lièvre

Ecrivain, Professeur