Les disparus de Pomeyrieu
Au lieu-dit Les Espairs, le clos Pomeyrieu couronne une falaise d’une vingtaine de mètres surplombant la Douraine. À cet endroit la vallée se resserre en un étroit goulet, raison pour laquelle les Romains y ont construit le pont qui fut, pendant plusieurs siècles, le seul moyen de traverser la rivière entre Mallanches et Perroney – à l’exception d’une traille en regard de la tuilerie de Veyriat. Ce clos, un parc d’une quinzaine d’hectares ceint de hauts murs de pierre, abrite une maison de maître plusieurs fois brûlée et plusieurs fois reconstruite, la dernière fois vers 1730. Ruiné, le dernier comte de Pomeyrieu l’a vendue au lendemain de la Grande guerre à un certain Eugène Feugère, neurologue à Valence, qui la transforma en maison de santé. La vingtaine de chambres jouit d’une vue imprenable sur la Douraine et sur le massif des Ambiaises : un lieu idéal pour soigner les dépressifs et protéger la bonne société locale de ses doux dingues. Comme l’affaire s’avéra d’un bon rapport, les Feugère devinrent neuro-psychiatres de père en fils. Dans les années soixante, ils firent construire deux bâtiments disgracieux mais aptes à accueillir, dans les conditions du confort moderne, une centaine de petits mentaux, évolution qui fit de leur entreprise le plus gros employeur à vingt kilomètres à la ronde. Dans la classification Feugère, un petit mental est un malade affilié à une bonne mutuelle. Les grands mentaux, eux, se définissent comme simples assurés sociaux. Si par erreur l’un d’eux est admis à la clinique, il en est promptement réexpédié à l’hôpital psychiatrique dont il dépend.
De l’avis général, il était pour le moins téméraire d’ouvrir une clinique psychiatrique aussi près du pont des Espairs : à cet endroit la rivière, franchement torrentueuse jusqu’à Mallanches, s’assagit mais reste dangereuse. Le pont actuel la franchit par trois hautes arches qui ne laissent aucune chance aux suicidaires : en hiver la Douraine roule des eaux glacées et promet une mort immédiate
