Nouvelle

L’archer

Écrivaine

Pour poursuivre et clore notre série de jeunes auteurs à découvrir, voici une variation en trois temps signée Vidya Narine, étudiante du master de Création littéraire de Paris 8. Trois temps, ou trois histoires, déclinant chacune à sa manière le motif mythologique de l’arc : manifestations étudiantes à Hong Kong, peuple Sentinelles, une scène d’enfance. L’ensemble composant une belle dramaturgie autour de ce symbole universel de force, de lumière et de droiture.

PolyU, Hong-Kong, 18 novembre 2019

« Police says surrender is only option for protesters. »
The Guardian

La virgule blanche de ses Nike Epic React trace sur le bitume noir, la nuit salée du port lui racle la gorge. L’œil fiché dans la cible, il n’entend que son cœur, règle sa course sur son beat : voilà les rouages de sa machine.

Derrière lui s’éloigne la Mer de Chine, le ciel brisé des vitrines en morceaux. À pas chassés il survole le paysage cent fois vu qu’il ne reconnaît plus, il fait sien le chaos. Il saute par-dessus des briques effondrées comme des pixels rouges, enjambe les barrières pliées en coureur de haie, piétine les orchidées de soie du secrétariat et la date de remise des diplômes sur des panneaux dorés. Partout au sol, des vêtements neufs comme des pétales morts, des bouchons de plastique pour pistils.

Souple comme le guépard, il progresse, les ombres de ses muscles se dessinent à l’encre noire.

Il ne voit pas les masques à gaz en salle BC420, les sachets de nouilles déshydratées en salle BC502, les bouteilles, les tee-shirts déchirés, les bidons d’essence de la salle M110. Il traverse le gymnase, frôle quelques-uns des siens qui dorment quinze minutes seulement, baskets aux pieds et bras croisés, pharaons inquiets gainés de nylon noir.

Il gagne le hall d’accueil, des clameurs lui explosent au visage avec la peur, sa respiration s’accélère. Sous le masque, la buée gagne ses lunettes de myope, il étire son cou pour dégager la vapeur, écoute les battements de son cœur et enfonce son œil dans la cible, la machine repart. Il dévale les escaliers en flamme de la grande esplanade, glisse entre les geysers des gaz lacrymogènes.

De l’autre côté de l’autoroute, entre les gratte-ciels de bakélite, les grains du sablier déferlent. Cravates noires et chemises blanches, les six habitants au mètre carré se répandent : c’est la foule qui rejoint les étudiants, blossom everywhere. Entre elle et eux, la police fait cordon, autour des 362 milliards de dollars de Produit Intérieur Brut.

Il stoppe net devant la rambarde en surplomb de l’autoroute, arrime au sol ses deux pieds, solide. À l’intérieur de la carapace de motard, la sueur perle sur sa nuque d’adolescent.

Il brandit l’arc qu’il tenait plaqué là, 1 021 grammes le long de son flanc droit, phalanges blanchies sur aluminium rouge magenta. Derrière la flèche, ses bras s’étirent comme la queue d’une comète, il vise la nuit, le désert. La corde en fast-flight se tend, referme sur lui une accolade de fibre de verre, il retient son souffle.

 

Île de North Sentinel, Andaman & Nicobar, 28 mars 1974

L’eau de verre, un trait de sable blanc et la forêt vert empire, dense comme une concrétion. Une île de 72 km2, tombée d’un archipel sur le Golfe du Bengale.

Derrière chacun des habitants il y a les ombres qui relient le passé avec l’éternité. Avec elles, ils se plient au rythme des marées, cherchent l’eau pure, l’abri escarpé quand vient la tempête.

La nuit, les ombres racontent leur histoire. Celle de quatre enfants, kidnappés avec leurs grands-parents par un homme blanc, qui revinrent des jours plus tard, les bras chargés d’objets mais sans leurs vieillards. Celle, au large de l’archipel, d’un camp en forme d’étoile dont jamais personne ne trouva la sortie, celle de familles forcées de boire un liquide qui les rendit folles, leur image confisquée sur du papier d’argent, celle d’hommes qui coururent affamés derrière des proies fantômes ; les nuages toujours se gonflent de leur sueur, et parfois crèvent en pluies drues.

Ce matin, des moteurs tambourinent au ciel bleu. Enlacé au soleil, un couple se fige, les plantes chuchotent.

En mer, des ordres ricochent sur les carlingues. Une douzaine d’hommes s’agite, pieds nus et chemisettes crème. L’un d’eux porte des lunettes à montures noires, c’est le réalisateur. Les papiers officiels sont en règle, tamponnés au chakra bleu de l’État indien. Un petit équipage s’élance, dépose un cochon vivant et des noix de coco sur le sable, regagne la carlingue à toute allure.

L’attente commence.

Debout sur les bateaux, aveuglé par l’eau de verre, l’équipage tente de percer les ombres de la jungle. La chaleur pèse sur les chemisettes comme de la gelée, les moteurs s’épuisent. À l’intérieur de la concrétion, les ombres et les habitants se regardent.

Dans une profonde inspiration la clairière s’ouvre en deux. Les voilà. Un, puis deux, puis d’autres. Des silhouettes noires avancent sur le sable blanc, les fronts et les tailles ceints de joncs dorés. Sur leurs hanches brillent des poignards découpés dans un cargo.

Dans la carlingue, les hommes à la peau brune se mettent à fumer, agitent les bras et saluent en hindi. Le réalisateur visse la caméra Kodak Super 8 Ektasound sur son œil droit. Ce soir il rentrera du paléolithique avec son et image.

Du rivage on emporte les noix de coco vers la clairière, sans quitter des yeux la carlingue. Devant l’œil droit du réalisateur, le grain Super 8 aplatit les corps, efface les regards sous les fronts, jaunit le sable et verdit la mer.

Un éclat d’argent jaillit sur la plage : les hommes tuent le cochon, ils l’enterrent, ils rient à la face de la carlingue, crient, enfoncent leurs pieds comme des lames sous l’eau de verre. L’un d’eux, dans l’écume, déploie une parenthèse, un arc haut comme lui, la corde de fibres blanchie par le sel se confond avec le sable.

Dans la carlingue on tangue, on panique, on perd la boussole. En dernier recours, on écope : on jette vers la plage tous les mots que l’on connaît en dialecte de l’archipel. On attend les ordres du réalisateur, qui suit la scène depuis sa Kodak Super 8 Ektasound, une flèche de 2,50 m fichée dans la cuisse gauche.

 

La Combe aux Peupliers, France, 1989

C’est la saison des coquelicots. La petite aime bien la saison des coquelicots. Elle coupe une fleur au ras de sa tige poilue, la renverse dans sa paume et tape d’un coup sec de l’autre main. Le coquelicot fait un petit bruit de pétard, les pétales rouges s’écrasent, lisses et doux comme une peau. C’est presque trop beau cette mer de coquelicots mêlés d’épis de blé, de l’autre côté du mur de briques jamais terminé.

Elle a marché comme un automate jusqu’au lotissement. Sa mère lui a dit de dégager. Peut-être que sa mère s’adressait à lui et pas à elle, mais au fond c‘est pareil. Quand sa mère crie, la petite ne regarde pas ses yeux ni sa bouche mais son cœur, la chemise qui se soulève comme si quelqu’un tapait à l’intérieur. Elle n’écoute pas ce que dit sa mère, elle a juste peur qu’elle meure, d’un coup, comme ça, parce que son cœur bat trop vite, trop fort. Elle a fermé doucement la porte, descendu les cinq étages en tremblant. Chaque étage est identique et sans fenêtres : trois portes d’appartements, quatre avec celle du local poubelle. Très vite elle oublie de compter, ne sait plus combien il lui en reste à descendre ni combien s’empilent sur sa tête.

Dehors, le ciel triomphal est indécent, ça sent l’été. L’air bleu, le bitume fondu, les petites fleurs du pyracantha gonflent son tee-shirt blanc.

Sans croiser personne, elle longe les gros buissons taillés comme des legos, puis le parking, la place du marché, elle traverse la route toute seule et rentre dans la Combe aux Peupliers.

Les maisons de crépi rose avec carrés de jardins et balançoires jaunes ressemblent à des palais. Elle ralentit le pas, savoure sous ses pieds le crissement des graviers blanc dont certains brillent tel des cristaux. L’allée est bordée de grands peupliers, leurs feuilles miroitent comme des écailles de truites argentées, pour elle ils forment une haie d’honneur. Des laquais-poissons qui l’escortent jusqu’au champ de coquelicots.

Sur les graviers blancs, devant le mur de briques repose un fil d’un bleu électrique. Un câble de chantier ou d’emballage, ni corde, ni plastique, tout poussiéreux et les brins défaits. Certainement un serpent qui l’attendait pour rejoindre avec elle les coquelicots. Ce serpent est un allié, mais on ne sait pas ce que l’on peut trouver de l’autre côté du mur. La petite décide de s’armer. Un des laquais-poisson lui tend l’une de ses arêtes, qu’elle accepte volontiers. Elle en éprouve la solidité, arrache quelques écailles, la fait ployer, puis noue à ses extrémités le serpent bleu, qui révèle toute sa superbe une fois tendu, ses brins torsadés brillent au soleil. Elle enfile l’arc en bandoulière, le serpent bleu en éclaireur sur sa poitrine, et passe par-dessus le mur. Les griffes froides du ciment égratignent l’arrière de ses cuisses, il faut se dépêcher. Elle court quelques mètres, haletante dans les coquelicots mêlés de blés, puis s’assied à croupetons.

Les fleurs rouges autour de sa tête se découpent comme une couronne sur le ciel éclatant. Il lui faut trouver des flèches à présent, et puis des vivres qu’elle stockera dans sa cabane sous les peupliers. Avec des écailles d’argent et des coquelicots, elle fera dans sa cabane un lit moelleux pour que sa mère puisse se reposer. La petite arrache un brin de blé à côté d’elle, détache les grains gonflés de l’épi, les mâche pour en faire un chewing-gum. C’est Vincent qui lui a appris à faire ça. Vincent pourra venir s’il veut. Ensemble ils monteront la garde autour de sa mère, leurs arcs en bandoulière sur la poitrine.

 


Vidya Narine

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