Nouvelle

Le drop-out

Écrivain

L’histoire du général Dropahoute, comme le surnomme sa fille, est celle de ces cadres qui pensent s’émanciper en quittant leur vie laborieuse, en dropant tout, et cependant restent « encadrés ». « À Lisbonne, il avait troqué son costume-cravate pour un jean troué et une chemise froissée, mais il reproduisait sur les terrains de la contre-culture et du loisir les codes ayant régi son existence passée. » Or, dans cette nouvelle inédite d’Arthur Larrue, le conte, acide et cruel, ménage un surprenant renversement. Et même un hommage.

« – Qu’est-ce qui se passe exactement ? je lui demande. Après quoi est-ce que nous courons tout le temps, veux-tu me le dire ? On va d’un patelin à l’autre alors que nous savons qu’ils se ressemblent tous ; on passe d’un boulot à un autre boulot alors qu’on sait qu’ils se valent tous, et qu’ils sont tous dégueulasses.
– Ma foi !… (Il se gratte la tête.) À mon afis,
on cherche pas à troufer, Tillon. On cherche plutôt à pas troufer. »
Des cliques et des cloaques
Jim Thompson 

 

Bien avant que le soleil ne soit levé, dans l’obscurité gris-bleu, il aura moulu son propre assemblage de pures arabicas éthiopien et yéménite, aura porté à ébullition et bu une pleine cafetière à moka, aura coupé en deux et ingurgité un kiwi, beurré quatre biscottes au blé complet, lu les e-mails arrivés pendant la nuit en provenance d’autres fuseaux-horaires que celui du Portugal, parcouru l’édition en ligne du Financial Times et des Échos, effectué deux séries de vingt-cinq pompes et une position de yoga « chien tête en bas ». Il se sera masturbé devant un film pornographique amateur nippon. Il se sera douché nu et à l’eau froide sous un mandarinier, au sein du charmant jardin suspendu au-dessus du Tage qu’il habite avec sa fille et qui se trouve à deux pas de l’Ambassade de France, dans ce quartier ancien aux maisons basses, roses et rouges et bleues et jaunes de l’ouest de Lisbonne, dont la cote immobilière a quadruplé en cinq ans.

Il avait acheté à temps.

Là encore, il avait été en avance.

Il était toujours et systématiquement en avance.

Quand il entra dans sa chambre avec, sur un plateau, un mug de chocolat chaud multivitaminé et un bol de riz soufflé, l’alarme de son réveil en forme de hérisson était tout juste sur le point de se déclencher. Il put l’interrompre à temps. Il voulait l’éveiller la plus doucement du monde. Pour un instant, lors de son approche, dans la pénombre, il avait troqué ses pas sonores pour marcher sur la pointe des pieds. D’un revers de main, avec un mouvement lent et fluide, comme un prêtre avec un encensoir, il orientait les fumées de la boisson vers son nez. Ce faisant, il lui murmurait qu’elle était la plus belle femme du monde et la femme de sa vie. Il lova sa bouche et son menton dans son cou brûlant. Elle cligna des yeux et ses paumes, après avoir tâté ses épaules, prirent ses joues mal rasées en tenaille. Elle lui dit qu’il piquait puis retourna à ses draps en enfouissant sa tête dans les coussins. Alors, il pressa ses index contre ses hanches, ce qui provoqua chez elle un rire incontrôlable et acheva de la tirer hors du sommeil. Une fois assise et adossée à un édredon, elle reçut son petit-déjeuner sur ses genoux.

– Alors, princesse, bien dormi ?

– Il y avait un grand poisson et il avait des ailes…

– C’est rare mais cela arrive.

– Et comme ce jour-là j’avais mon chouchou à paillettes il a décidé de m’emmener voir sa maison qui était cachée tout au fond de l’eau, dans un endroit très noir où j’avais très froid comme un frigodaire. C’est là qu’il m’a prêté un gilet et ce gilet avait des ailes à plumes aussi, donc on pouvait nager dans le ciel avec la tête en bas et on pouvait aussi manger des yayourts.

– Tu n’auras pas besoin de mettre un gilet aujourd’hui, il va faire beau. Comme d’habitude à Lisbonne. Il n’y avait plus de yaourt, il faut que je demande à Fatima d’en racheter. Je me permets de te faire remarquer que tu as passé l’âge de dire « yayourt », « frigodaire » ou même « aréoport ». C’est encore mignon mais ce n’est pas loin de devenir idiot. Tu dois parler comme la grande que tu es. Et puis il ne faut pas que tu tardes à avaler tout ça si tu veux que papa t’accompagne à l’école dans son poisson-volant ! Papa, tu sais, il n’aime pas du tout être en retard…

De là, elle avala son bol de céréales le plus vite possible. Au bout du lit, il disposa pour elle, repassées et pliées, une robe tee-shirt où était imprimé le nom de son école et une culotte zébrée, puis un talkie-walkie.

– On se douche, on se lave les quenottes en allant bien chercher les dernières molaires du fond, on met ses sandales, on n’oublie pas son cartable et on court en bas pour la mission poisson-volant ! Est-ce clair, sergent Daïfuku ?

– À vos ordres général Dropahoute !

– S’il y a le moindre contretemps, on talkie-walkie.

Il pressa l’encoche latérale de son appareil et parla dans le micro.

– Daïfuku. Daïfuku. Vous me recevez ?

Sa voix s’était transposée. Elle grésillait dans l’appareil de la petite. Les surnoms dont ils s’affublaient mutuellement renvoyaient à des réalités précises : le fait que la jeune fille soit encore joufflue, sa peau pâle et ses allures innocentes, avait amené son père à la baptiser du nom d’un gâteau japonais rond à la pâte de riz très tendre ; « Dropahoute » était la transcription enfantine de l’anglais to drop-out, qui signifie « abandonner », son père ayant quitté sa mère, son emploi de cadre-supérieur dans un groupe énergétique et la ville de Paris pour vivre à Lisbonne et chômer en réalisant de juteux investissements immobiliers. Il était bien entendu l’auteur des deux appellations. Sa fille s’était contenté d’en tordre la prononciation, lui donnant cette couleur naïve.

– Cinq sur cinq ! Je vous reçois cinq sur cinq, général Dropahoute.

Le grade était son ajout à elle.

– Alors action !

Elle était crème intérieur crème. Elle sentait l’huile et le caoutchouc. Elle s’appelait Porsche Targa. Elle était sortie de son usine stuttgartoise en 1986. Le temps dont sa fille disposait pour se préparer était exactement celui dont il avait besoin pour chauffer son moteur, vérifier son huile, et choisir la cassette du jour. Méthodique, il jouait des titres de sa décennie de fabrication, laquelle le ramenait à l’année de la séparation de The Clash et aux plus grands tubes de Toots and the Maytals. Il choisit, et pourquoi pas, l’enregistrement d’un concert de Bob Marley & The Wailers dont il chérissait la prière liminaire. En entrant sur scène, Bob Marley louait son dieu, l’Empereur d’Éthiopie Hailé Sélassié Ier et invoquait, pour lui-même, pour ses musiciens et pour l’audience, de « bonnes vibrations positives ». Une fois la cassette trouvée, il l’introduisit dans le lecteur et la rembobina. Comme les gaz d’échappement commençaient à empoisonner l’air, il télécommanda l’ouverture du garage. Pour gagner du temps, la veille, il avait garé le bolide en orientant son nez vers la rue. Une belle lumière emplit la pièce et se mit à scintiller sur le capot. Les deux cent trente-et-un chevaux piaffaient d’impatience. Il se saisit de son talkie-walkie. Un sourire taquin tordait ses lèvres.

« Trois minutes avant le décollage, Daïfuku. Trois ! »

Deux minutes plus tard, elle se tenait devant lui au garde-à-vous. Ses cheveux mouillés avaient imbibé d’eau le col de sa robe tee-shirt. Du dentifrice s’était étalé sur le contour de la bouche et sa moitié de moustache de morve, résidu d’un rhume incompréhensible et tenace, était encore là. Avec le coin d’une serviette de plage, en dépit de ses plaintes, il la débarbouilla. Comme il lui arrivait parfois d’oublier de mettre sa culotte, il lui demanda de lever sa robe et d’exhiber le sous-vêtement. Elle n’avait pas oublié. Elle progressait.

En ouvrant la portière, en rabattant le fauteuil, il lui commanda de s’installer sur la banquette arrière. Il la ceintura. Le siège passager était réservé à sa planche de surf. Le poste de pilotage, naturellement, lui était destiné. Il chaussa des lunettes profilées aux verres iridescents et, après avoir lancé le concert de Bob Marley & The Wailers à plein volume, il s’élança dans les rues en pente du quartier de Lapa, vers le jardin d’Estrela et la colline de Campo d’Ourique où se trouvait l’école de sa fille, jouant sur les rapports et serrant les dents à chaque virage, comme si les rouages de la mécanique étaient des parties de son propre corps et la combustion de l’essence, son propre sang. Les pneus de la Porsche Targa crissaient. Son train arrière chassait. La petite connaissait la prière rastafari par cœur et lui aussi alors, fréquemment interrompus par les cahots de la voie pavée, ils reprenaient en cœur la profession de foi en l’honneur de Jah. Ainsi, ils passèrent devant une institution scolaire catholique et choquèrent. Ils dépassèrent un vélo électrique à la peine et indignèrent.

Chacun dans la bulle de leur rêve, comme des plongeurs dans leur scaphandre, ils fusaient à travers la ville. Elle surfait sur un poisson-volant. Lui rejouait le générique d’ouverture d’American Gigolo, quand Richard Gere conduit un autre modèle de cabriolet de luxe, d’une autre marque allemande et d’une autre couleur, sur le réjouissant « Call Me » de Blondie qui n’avait pas grand-chose à voir avec le reggae qu’ils se passaient mais qui générait le même triomphe esthétique et sociétal, lequel culmina quand il stationna devant l’école, sur la place réservée aux bus. Il lui commanda de sortir par le toit et de s’arranger pour être postée ici, au même endroit, à cinq heures tapantes. Si elle pouvait réussir à s’échapper avant tous les autres élèves, ce serait l’idéal. Elle n’avait qu’à prétexter un besoin pressant. Elle allait oublier de l’embrasser, aussi klaxonna-t-il pour la rappeler à l’ordre. Elle s’exécuta de bonne grâce. Dès qu’elle eut disparu dans la cohue des autres chiards, il enclencha la première et partit en trombe vers le pont et la plage. Il était l’heure de rejoindre l’océan. Des mères de famille sursautèrent lorsque le puissant moteur rugit. Elles levèrent les yeux au ciel. Il goûtait leur dégoût. Il y en avait une ou deux de pas mal du tout. Leurs fesses étaient moulées dans des leggings de yoga noirs ou mauves. Les femmes des autres peuvent attendre, songea-t-il avec des airs d’oiseau charognard.

Dans l’autre sens, la circulation était encombrée mais sur sa voie, il n’y avait personne. Les habitants de la rive opposée du fleuve convergeaient vers le centre-ville. Leurs véhicules étaient gris ou sales, assez laids et assez similaires. En les regardant défiler sur sa gauche, lui lancé à 146 km/h et eux quasi immobiles, il jugea qu’il était un peu plus qu’en avance. Avec une complaisance odieuse, il s’imagina à contre-courant. En réalité, il appartenait à ces enfants blancs des classes supérieures, moyennes et moyennes-supérieures de l’Europe du Nord ayant vécu une première vie selon les préceptes productivistes et capitalistes de leurs parents, s’étant engagé dans des emplois rentables et stables au sein de groupes cotés en bourse, ayant épousé leur double de sexe opposé pour enfanter leur semblable, puis ayant subi, dans les horizons des quarante ans, une problématisation générale à laquelle personne ne les avait préparés. Tout ce qui avait jusque-là été évident (école de commerce ou d’ingénieur, recherche acharnée du profit pour servir une consommation compulsive, mariage endogame, vacances maritimes ou enneigées déterminées par le calendrier scolaire, etc.) leur était soudain devenu suspect. Pour lui, le phénomène s’était manifesté lors d’un voyage d’affaires, alors qu’il était éprouvé par un décalage horaire abyssal entre Hong-Kong et Madrid. En ce temps-là, il vendait de l’air liquide. Dans une chambre d’hôtel, en posant ses valises, sans qu’il ait vraiment senti la chose venir, il avait éclaté en sanglots. La deuxième fois, la crise avait été plus sourde mais aussi plus définitive : il ne s’était plus reconnu dans le miroir. Son visage lui était apparu déformé, doté d’une excroissance enflée, comme si quelque chose était sur le point d’exploser. Cette chose, s’était-il dit alors, c’était peut-être lui. Et s’il la laissait sortir ?  S’il se laissait sortir ? De là, deux ans durant, tout en continuant de vendre de l’air liquide, il avait préparé sa rupture de ban et rejoint les rangs de cet acteur-type du deuxième millénaire : le cadre émancipé.

Son émancipation était artificielle. Il restait « encadré ». À Lisbonne, il avait troqué son costume-cravate pour un jean troué et une chemise froissée, mais il reproduisait sur les terrains de la contre-culture et du loisir, les codes ayant régi son existence passée. De banquier, il était devenu investisseur immobilier. De golfeur, il était passé surfeur[1]. Plage ou green, son oisiveté n’était qu’un déguisement puisqu’il n’avait fait qu’échanger une aliénation visible pour une aliénation sournoise. Surfant ou golfant, il besognait surtout pour créer les infrastructures capables de rentabiliser cette oisiveté, c’est-à-dire d’en donner une version conforme au cadre de l’économie de marché. L’un de ses premiers réflexes était ainsi d’ajouter à son habitat les équipements nécessaires à la continuation de son activité. Qu’il s’agisse d’une cabane de plage, d’une grotte ou d’un van, il fallait qu’il soit relié pour télétravailler. Par exemple, au moment de waxer sa planche, juste avant d’aller à l’eau, il terminait un call. Même son usage des drogues, qui était quotidien et musclé, était destiné à passer de la dépendance maladive et du fournisseur interlope à une médicalisation certifiée, à une distribution normalisée. Un aréopage d’initiés lui administrait ses trips avec une précision de laboratoire, pour garantir sa productivité d’une part, sa santé d’autre part. De là les micro-doses de champignons hallucinogènes, le cannabis thérapeutique, les cigarettes électroniques et les cérémonies shamaniques (ayahuasca, peyotl, etc.) dont il était féru. Avec lui, ces pratiques d’origine plus ou moins transgressives, ne se contentaient pas de se banaliser, elles se balisaient. Il fallait que le lâcher-prise soit pris.

Alors qu’il fusait vers la plage, les accidents des crêtes des montagnes visibles dans le Sud lointain, après la ville, dessinaient des cours boursiers. La beauté était chère. La rareté créait le prix. Il conduisait son bolide rare et beau en conjuguant les verbes vendre, acheter, revendre et louer. À travers ses yeux, les friches industrielles et les logements pauvres, de Cova da Vapor à Montijo, pour leur proximité avec l’océan et la vue splendide qu’ils offraient sur la capitale, se transformaient en or. Il voguait vers eux. Bob Marley & The Wailers rythmait langoureusement son flux d’idées tendu. Comme si le pot d’échappement de sa Porsche Targa avait dispersé une poudre magique au lieu de cracher du gaz carbonique, Lisbonne se métamorphosait. Grâce à lui et à ses semblables, la ville était devenue la capitale européenne alternative, non pas dédiée au capitalisme traditionnel mais à son pendant cool, où les vacances étaient éternelles et pourvoyeuses de profits. Berlin avait passé le relais. Nous étions près de vingt ans après son regain. Les fêtards électro avaient eu le temps d’engendrer et le club Berghain, bien que depuis devenu une galerie d’art, n’avait jamais ouvert de garderie. Ils avaient donc migré à Lisbonne. Ils étaient devenus yogi, surfer, végétaliens, écologistes, et millionnaires. Ils parlaient de low profile (profil bas) et de slow life (vie lente), comme si ces concepts creux, à condition qu’ils soient traduits en anglais, pouvaient obtenir une quelconque distinction spirituelle, comme si le fait de les dire dans une autre langue, jugée plus flexible, leur permettait de masquer la réalité d’une vie accélérée et dispendieuse.

Pour eux, Lisbonne était devenue le « nouveau Berlin ». Le Portugal tout entier, avec son climat clément et son littoral atlantique, était « la Californie de l’Europe ». L’option française, qu’elle soit périphérique ou provinciale, paraissait une alternative bien fade, en comparaison de Lisbonne. Pressionnés par les prix de l’immobilier, à court d’espace vital, certains cadres parisiens en mal d’héritage avaient opté pour la proche banlieue, ses pavillons individuels, ses garages couverts et ses plates-bandes. Certains avaient même poussé jusqu’en province. Pourtant, du fait de l’intensité du trafic et de la cherté de l’essence, habiter à Lisbonne ou à Ibiza était presque plus rapide et moins coûteux qu’habiter Rambouillet, Bordeaux ou Fontainebleau. L’Europe, du fait d’un rayon kilométrique relativement faible, était l’expression la plus aboutie du concept de village-monde. Face à elle, les États-Unis ou la Chine faisaient figure d’immensités peu commodes. Il était certes mi-énervant mi-rassurant, pour des cadres émancipés comme lui, de constater, en descendant la rue de Santos o Velho pour aller ingurgiter un thé indien au lait d’amande ou se réassortir en vin pétillant naturel, qu’ils étaient un certain nombre à suivre cette pente. Les hommes avaient des barbes de trois jours et des cheveux coiffés en chignon. Lui projetait un tatouage sur son avant-bras gauche : il hésitait entre un dé ou le prénom de sa fille en sanskrit et il se demandait laquelle de ces deux idées était la plus originale. Du moins, se réjouissait-il en sortant de l’autoroute, était-il le seul à posséder cette sublime Porsche Targa crème. Il était à noter que la moquette des tapis de sol était d’origine. Comble du chic, il y avait encore, caché dans l’accoudoir central, un téléphone fixe au fil spiralé, dont un minuscule nombre de personnes avait le numéro. Juste après le pont, il venait de s’engager sur l’autoroute menant à la plage de Caparica, quand son ex-femme appela.

Le vent de la vitesse battait sur ses oreilles et étouffait les paroles de celle qui était restée à Paris, qui travaillait toujours aux ressources humaines dans un grand groupe de luxe, qui avait racheté la moitié de leur appartement du neuvième arrondissement au beau balcon filant.

– Tu m’entends ? Tu es où là ? C’est quoi ce bruit ?

– C’est l’appel du large : je pars à la plage. Vous avez beau temps ?

Il avait naturellement consulté la météo parisienne. Il savait ce qu’il en était.

– Il pleut des trombes, j’ai déjà ressorti mes pulls… je pense que Paris est sur le point d’exploser. Les Parisiens sont à bout de nerfs. Je suis à bout de nerfs. Ça ne peut pas continuer comme ça. Je veux que ça change.

– Grave. Je peux te rappeler plus tard ?

– Rends-moi ma fille, sombre merde…

Il se contenta de raccrocher puis d’éteindre le téléphone. Il ne fallait pas casser son karma. Elle était capable de casser son karma, c’est-à-dire de renverser les bonnes ondes positives qu’il avait accumulées depuis son réveil, au moyen de la vitesse, du soleil et de la musique de Bob Marley & The Wailers. Elle comme lui payaient des avocats une fortune pour s’engueuler à leur place. Alors, à quoi bon ?

Entre les hauts immeubles d’une laideur insigne de la ville côtière de Costa da Caparica, il y eut quelques feux de signalisation, quelques virages et puis, bientôt, une piste de sable que les bourrasques de vent et le défilé continu des véhicules tourmentaient. Une poussière fine avait blanchi la végétation des abords, lui donnant un aspect fantomatique et sale qui exprimait assez bien le sentiment d’étouffement et de saturation de cette zone du littoral qui subissait au quotidien l’assaut de milliers de citadins en mal d’air marin. Après un crochet habile, sans payer le péage du parking, il se gara près d’un accès en caillebotis qui serpentait sur la dune et menait à un restaurant. Il prit son ordinateur portable et ses dossiers en cours, lesquels étaient rangés dans un sac étanche. Il n’avait plus qu’à s’emparer de sa planche et de sa combinaison puis il s’achemina vers les cabanons bleu turquoise en sifflant des gimmicks reggae. Là-bas, comme il était le premier client et qu’il connaissait tous les membres du personnel, on lui fit bon accueil. Le patron, un plagiste aux yeux pâles et au bouc en pointe, lui topa la main.

– Salut, vieux ! Ça boume ? Tu veux un jus vert ?

– Nickel. Y’a quoi dedans ?

– Des trucs verts qui sont bons pour toi et ta circulation.

– Genre des pommes et des épinards ?

– Du céleri, aussi. Je n’ai pas toute la liste en tête. Y’a pas de sucre.

– Ça roule, file m’en deux. Comment c’est aujourd’hui ?

– Ils ont dit qu’il fallait faire attention. Ils ont dit que ça tapait dur.

– Même pas peur… Je peux me changer dans les chiottes ?

– Tu fais comme chez toi.

Il était un peu chez lui. Il avait racheté des parts de l’affaire ainsi qu’une cabane un peu plus loin, pour les locations journalières. Investiguer les toilettes de bon matin lui permettait de dresser une sorte d’état des lieux. Le climat portugais pouvait se révéler débilitant. Beaucoup d’individus comme lui, animés des meilleurs intentions et rompus aux rythmes effrénés des mégalopoles, se laissaient endormir. Avec leur faculté d’ajouter du temps au temps, les Portugais corrompaient les industrieux. Il fallait redoubler d’énergie pour éviter qu’ils ne vous diluent. Lorsqu’il constata que les toilettes étaient propres et aérées, il soupira d’aise. Il se dit que lui, il tenait bon. Il enfila sa combinaison intégrale. Svelte et dispo, de retour sur la plateforme en lambris du restaurant, il but son jus vert accoudé au bar en regardant les rouleaux des vagues moutonner au loin.

– Ça tape dur, tu disais ?

– Il paraît. J’imagine que tu vas t’en rendre compte…

– C’est vrai qu’il n’y a personne à l’eau.

– Non, personne.

– Je devrais avoir peur ?

– Peut-être bien.

– Sais-tu pourquoi je n’ai pas peur ?

– Vraiment pas, non.

– Parce qu’au pire, ça me fera oublier mon ex !

Ils ricanèrent de concert. Ils avaient à peu près le même âge. Lui avait toujours été plagiste, d’abord en guise de couverture pour mener des trafics de stupéfiants, en Indonésie puis en Inde. À Bali, un autochtone l’avait spolié. En Inde, pour une raison demeurée mystérieuse, il avait dû partir du jour au lendemain. Il n’était revenu en Europe que très récemment. Il fédérait une bonne clientèle autour de lui. Il remplissait son rôle. Il gérait bien les sauveteurs de la plage aussi, lesquels percevaient, sous la forme d’aides associatives, des dividendes des bénéfices pour financer leur équipement digne de la série télévisée Alerte à Malibu. Plus dangereux que les vagues ou les courants de l’océan, ils paradaient dans de gros pickups jaunes et reluquaient les filles en gonflant leur biceps. Ne pas les avoir avec soi signifiait avoir des ennuis. Le restaurant d’un concurrent avait brûlé l’été dernier. La fosse septique d’un autre n’avait plus été vidangée à temps. De l’eau pisseuse et merdeuse était remontée du sable de la dune, s’était mise à déborder des lattes du sol, à buller, à contaminer l’air ambiant…

Jusque-là, eux n’avaient jamais eu ce genre de problèmes.

Il s’enquerra des poissons du jour. Il y avait du bar.

« Garde-moi plutôt un morceau d’espadon ! »

De là, il empoigna sa planche et trottina vers la berge. Sans hésitation, il se coula dans l’eau tumultueuse. Il pagaya vers le large. Où les vagues cassaient, des giclées d’écumes explosaient en débris. Des rugissements remontaient des fonds, comme les borborygmes d’une grosse bête. Par un glissement habile, la tête la première, il se glissa sous le remous. Une fois, deux fois. Les yeux fermés, lorsqu’il était entièrement sous l’eau, il sentait la puissance nue de l’océan à l’œuvre. Quelque chose de vital s’exprimait, où aucune de ses considérations habituelles ne valaient. Livré à l’océan, les notions d’accaparement, d’accumulation, de spéculation ou de bénéfice perdaient leur sens. Il se sentait offert et, d’ailleurs, il s’offrait. Sitôt qu’une première vague avait essayé de le surprendre, une seconde s’élevait, prête à l’emporter dans son tourbillon et à se déverser sur lui. Il avait le souffle court. Quelque chose comme de la peur le travaillait de l’intérieur. Il réussit malgré tout à se positionner. Il choisit le moment où s’élancer, partit pour se lever quand, au sommet de la crête, la pointe de la planche dans le vide, du haut de ce qui n’était peut-être que quatre mètres mais qui en paraissaient quarante, il perdit l’équilibre et se vit tomber en avant.

Alors, une certaine dissociation entre les évènements et lui eut lieu. En tombant, il s’entendit crier. Puis, une fois revenu à l’eau, il se sentit aspiré. Il surprit, comme s’il n’était plus lui mais un spectateur indifférent, le tube de plastique coloré qui la reliait à sa cheville se tendre et ramener à lui, à toute vitesse, sa planche dont l’arrête heurta son crâne et lui explosa la mâchoire. Après le choc, tout parut encore plus distant. Il appela à l’aide mais l’eau le bâillonnait et ses cris ne firent que résonner pour lui, à l’intérieur de lui. Il essaya d’inspirer pour se donner de la voix mais n’obtint, en guise d’oxygène, que d’affreuses bouchées d’eau pétillante. Même le froid qui lui pinçait le bout des doigts ne parut plus le concerner. Il ne remuait plus. Pourquoi l’aurait-il fait ? Il attendait, comme s’il se fût agi d’un manège, la prochaine remontée ou la prochaine rechute. Où il se trouvait, soit sous des milliers de mètres cubes d’eau, parmi des écheveaux de varech, le bas et le haut n’étaient plus. Il marchait sur la tête et il regardait avec les ongles de ses orteils. Il flottait dans quelque chose de fluide et d’opaque n’ayant ni goût ni température.

Avant de se résigner tout à fait, il demanda à quelqu’un de ne pas oublier d’aller la chercher à l’école et ce quelqu’un n’était autre que lui-même, en train de s’éloigner de lui-même, dans une sorte de grand tube dont l’issue ne cessait de rétrécir.

Adolescents, nous étions ensemble en pension chez les frères et je suppose qu’il doit exister, quelque part, un registre des anciens élèves où mon nom et le sien figurent encore. Nous appartenions à la même équipe de rugby. Râblé et brutal, il jouait pilier. Frêle et rusé, je jouais demi-de-mêlée ou demi d’ouverture. J’étais à Paris. Je résolus de me rendre à la cérémonie. J’y allais par calcul. J’espérais que la proximité de la mort, fût-elle celle d’un individu que j’avais perdu de vue depuis de nombreuses années, me rendrait à l’ardeur du travail. Une profonde mélancolie me possédait ces derniers temps. Je n’avais plus écrit une seule ligne et j’en souffrais comme d’une maladie.

La messe avait déjà commencé lorsqu’après avoir trempé mes doigts dans le bénitier, je me signais. Je me plaçais en retrait, derrière une colonne. J’essayais de repérer quelques têtes amies. Toutes les figures étaient accablées et il y avait même, vers les premiers rangs, des gémissements de douleur incontrôlés qui donnaient un écho sonore aux multiples représentations de la souffrance du Christ. J’étais sur le point de m’esquiver lorsque la petite parut. Elle portait des barrettes en forme de libellules et des rubans d’un rose poignant. Elle avait les lèvres pincées, l’air têtu et les sourcils froncés. Elle tenait le micro à deux mains comme dans ces concours de chant pour enfants qui passaient autrefois à la télévision.

« Mon papa il était le grand général Dropahoute et moi j’étais une lentille ou une myrtille ou un daïfuku. Il suffisait que ce soit rond et doux pour être moi. Je suis encore petite, c’est pour ça. Pour papa, il fallait que ce soit loin et neuf. Très loin, en fait. Encore plus loin. C’est ce que ça veut dire en anglais quand on dropahoute. »

Je venais, grâce à elle, de donner un titre à cette nouvelle.

« Papa, il a conquis le soleil qui vit très loin de chez nous et il ne savait pas quoi faire avec tout le feu dedans, alors il a conquis toute l’eau de l’océan pour éteindre le feu et il ne savait pas quoi faire non plus avec parce que ça faisait beaucoup trop d’eau, même pour le soleil, alors il s’est noyé. On se noie quand on boit alors qu’on n’a plus soif. »

L’émotion la déborda. Elle la ravala en fermant les yeux. Il y eut une minute de silence parfait. Toutes les personnes de l’assemblée essayaient, par les ondes, de lui donner la force de continuer. Je la remerciai pour ses mots et pour la sagesse qui les traversait. Et, elle continua. Elle réussit à terminer son discours sans s’effondrer.

« Papa tu restes avec moi pour toujours et tu ne me quittes pas du tout. Tu t’es transformé dans le soleil et dans la mer. Tu as trop la classe parce que tu es partout maintenant. Tout est dans le soleil ou dans l’océan. J’espère que nous n’allons pas tous disparaître comme les dinosaures. Amen. »

Il me fut facile de reconstituer le parcours de mon ancien coéquipier. Lors du buffet qui suivit sa mise en terre, en me gavant de pruneaux au lard et de vin rouge, je parlais à quelques personnes informées et celles-ci me renseignèrent sur les étapes charnières de sa trop courte existence.

Il s’appelait Damien M. Au lycée, nous le surnommions « Grand Zeub » parce que son large cou paraissait continuer son menton, sans angle aucun, sans rupture, et ainsi lui donner l’apparence d’un phallus tendu. C’était un bon camarade, Grand Zeub. Avec lui, on pouvait rire. On pouvait se tordre de rire. Je me souviens du rire des quinze visages de notre équipe tartinée de boue, dans un vestiaire aux relents de chaussettes sales. Il avait lancé une plaisanterie, je ne me rappelle plus laquelle, et nous ne pouvions pas nous arrêter de rire.

Paix à ton âme, Grand Zeub.

(Au-delà des éléments sans surprise de la biographie du cadre émancipé Damien M. dit « Grand Zeub », j’ai écrit ce récit à la lumière de ce qu’a déclaré sa toute jeune orpheline le jour de ses funérailles à l’église Notre-Dame-de-Lorette aux allures de temple grec, dans le neuvième arrondissement de Paris.)


[1] Par un phénomène dialectique assez systématique, il était à prévoir que le golf, qui avait successivement été le sport des paysans écossais, puis de l’élite anglaise, avant de dégringoler dans le jeu des cadres internationaux lors du pic capitalistique, soit au mitan des années quatre-vingts, avait bon espoir de retrouver bientôt un statut enviable, précisément du fait de la désaffection de ses derniers adeptes en date. Il en va toujours ainsi avec le démodé : le principal reproche qu’on peut lui faire est de n’être pas encore assez passé de mode pour pouvoir redevenir à la mode. Le cadre, grand destructeur de tendances, se trouve être le maillon nécessaire, mais négatif, dans le processus de renouvellement de ces mêmes tendances. Il n’a pas encore assez golfé pour libérer le golf de son désenchantement mais il commence à avoir assez surfé. Car sitôt qu’il adopte une pratique, le cadre la tue. En la tuant, il annonce sa résurgence prochaine. Le célèbre « malaise des cadres » n’est peut-être que le résultat de ce mauvais sort, qui le condamne à changer toutes les choses qu’il touche en poussière.

 

Arthur Larrue

Écrivain

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Nouvelle

Notes

[1] Par un phénomène dialectique assez systématique, il était à prévoir que le golf, qui avait successivement été le sport des paysans écossais, puis de l’élite anglaise, avant de dégringoler dans le jeu des cadres internationaux lors du pic capitalistique, soit au mitan des années quatre-vingts, avait bon espoir de retrouver bientôt un statut enviable, précisément du fait de la désaffection de ses derniers adeptes en date. Il en va toujours ainsi avec le démodé : le principal reproche qu’on peut lui faire est de n’être pas encore assez passé de mode pour pouvoir redevenir à la mode. Le cadre, grand destructeur de tendances, se trouve être le maillon nécessaire, mais négatif, dans le processus de renouvellement de ces mêmes tendances. Il n’a pas encore assez golfé pour libérer le golf de son désenchantement mais il commence à avoir assez surfé. Car sitôt qu’il adopte une pratique, le cadre la tue. En la tuant, il annonce sa résurgence prochaine. Le célèbre « malaise des cadres » n’est peut-être que le résultat de ce mauvais sort, qui le condamne à changer toutes les choses qu’il touche en poussière.