Lettre

Jean-Marc Jean-Marc

écrivaine et journaliste

L’écrivain et éditeur Jean-Marc Roberts est mort en mars 2013. Il avait 58 ans. Colombe Schneck, dont il avait édité les premiers livres, venait juste, après une histoire d’amour et un assez long silence, d’ajouter le dernier mot à une lettre qu’il n’aura pas eu le temps de lire. Presque dix ans plus tard, elle a décidé de la publier.

J’ai commencé cette lettre le vendredi 22 mars 2013 vers 17 heures. Je venais d’apprendre que Jean-Marc était en soins palliatifs. J’espérais qu’il m’entende. J’ai terminé ce texte le lundi 25 mars en fin de matinée. Deux heures après, Solveig m’appelait pour me prévenir, Jean-Marc est mort.

Depuis sa mort, il y a bientôt 10 ans, je relis une fois par an cette lettre supprimant des mots inutiles. Jean-Marc aimait la concision. C’est un document sans statut, son unique destinataire est mort. Je ne souhaitais pas qu’elle soit publiée. Aujourd’hui je suis prête à ce qu’elle soit lue par d’autres parce qu’elle raconte un parcours qui commence il y a quinze ans. Un début et un apprentissage littéraire qui m’a conduite depuis à être l’autrice de quatorze livres. Ce à quoi je ne m’attendais pas.

 

25 mars 2013

Vendredi dernier, devant la caisse du Franprix de la rue Delambre, j’ai appris par un de tes auteurs que tu es en soins palliatifs.

C’est le genre de télescopage que tu aimes bien, Franprix et ta mort, le poulet frites et tout quitter, la cafetière Bodum et l’amour.

Je suis rentrée chez moi, j’ai rangé mes courses soigneusement comme tu le faisais toi-même tous les samedis matins. Tu me racontais en détail les livraisons du Lafayette Gourmet, me précisant la marque des paquets de petits gâteaux, de la confiture (de la Bonne Maman à la fraise), j’ai pensé à toi mes Granola dans le placard au-dessus de l’évier et j’ai commencé cette lettre.

Tu es vivant.

Cela fait un an que nous ne nous sommes ni parlé ni croisés. Cela fait trois ans, depuis notre séparation que tu ne réponds ni à mes lettres ni à mes textos, ce n’est pas grave.

Tu aurais peut-être conclu cela aussi, ce n’est pas grave.

La dernière fois, que nous nous sommes vus, Bernard Chapuis recevait un prix littéraire. Tu as quitté la salle de restaurant. Je t’ai observé sortir et j’en étais convaincue, c’est la dernière fois que je vois Jean Marc.

C’était en mars 2011, on te disait guéri, fin de la première tumeur.

J’ai pensé, il faudrait que j’aie le courage de lui téléphoner et je ne l’ai pas fait.

Voilà ce que je dois te dire, ce que je suis aujourd’hui, c’est à toi que je le dois.

 

Je suis entrée dans ton bureau chez Stock pour la première fois, le lundi 21 novembre 2005 à 16 heures.

Tu venais de lire mon premier manuscrit.

Tu m’avais téléphoné la veille, un dimanche, à 17 heures, pour m’annoncer, « Tu as écrit un livre formidable ».

C’était aussi rapide que cela.

Avant cela, avant que tu prononces le mot « livre », j’écrivais un truc, mais je ne savais pas ce que c’était.

Je me disais, j’avance on verra bien, si c’est un truc ou quelque chose qui ressemble à un livre.

Je n’avais envoyé ce « truc » à aucun éditeur, je ne l’avais fait lire à personne parce que j’avais bien trop peur qu’on se moque de moi.

 

Enfin, non, ce n’est pas exactement cela, je l’avais envoyé à un éditeur, Raphaël Sorin chez Fayard parce qu’il m’avait avoué qu’il pouvait faire écrire un livre à n’importe qui et je me suis dit, n’importe qui c’est moi alors je peux tenter, on ne sait jamais. J’attendais depuis trois mois que Raphaël Sorin lise sans savoir quoi faire et une amie m’a conseillé « pour que Raphaël Sorin lise, il faut qu’un autre éditeur ait envie de publier le texte ». Je n’ai pas osé demander à Juliette de le lire, mais elle a proposé de le faire.

Alors j’ai pensé à toi et te l’envoyer.

Toi, ce n’était pas grave si tu trouvais cela nul je te connaissais à peine.

En 1998 je t’avais rencontré pour une interview et tu m’avais affirmé, « un jour vous écrirez des livres et vous viendrez me voir ». Je m’étais objectée, « quel dragueur ce Jean Marc ». Je n’avais pas tort.

Tu avais confié à un de tes amis qui me l’avait répété, « un jour, j’aurais une histoire d’amour avec Colombe ».

Je me disais, il doit me trouver jolie, il sera indulgent.

Je t’ai appelé un vendredi en fin d’après-midi, je t’ai décrit le sujet, mon grand-père coupé en morceaux, tu as répondu, « c’est pour moi ».

Tu m’as téléphoné deux jours après, un dimanche à 17 heures.

Ce qui est très long pour toi, tu liras les manuscrits suivants dans la journée.

La conversation est très rapide, tu me donnes rendez-vous pour le lendemain et il y a ce mot « livre ».

J’ai donc écrit un livre, je n’en reviens pas.

Ce n’est plus, après ce coup de téléphone de 17 heures, la même vie pour moi.

Je marche ou plutôt je cours, le lendemain vers la rue de Fleurus et je le sais précisément. J’ai peur aussi.

Dans ce bureau, tu m’as parlé du manuscrit. « On ne se connaît pas bien, mais je crois qu’il te ressemble. » Tu me vantes les mérites de Stock, une petite maison familiale, je secoue la tête, ce n’est pas la peine de me convaincre. Tu as déjà un contrat sur ton bureau, tu me donnes le montant de l’à-valoir, 6000 euros et là encore tu veux me convaincre que c’est très bien alors tu le traduis en francs.

C’est déjà trop.

Je signe le contrat sans le lire.

Nous avons rendez-vous trois jours après pour travailler sur le manuscrit.

J’entre le cœur battant dans un monde nouveau dans lequel je suis un auteur qui a rendez-vous avec son éditeur.

Il me semble que la partie « travail » est très courte.

Je n’avais pas encore compris comment tu travailles.

Tu m’as demandé quelques corrections « ajoute un peu de chair ».

Au crayon à papier, à la page 12 du tapuscrit, tu précises, ce que cela veut dire « parle-nous un peu de toi Colombe ».

Je suis rentrée chez moi avec ce premier manuscrit et ta demande.

À la page 12, j’ai écrit une seule phrase. Une phrase sur ma mère, je la décrivais, allongée sur son lit, fumant une Gitane qui téléphonait, son cendrier en pierre rose posé sur son ventre, retirant un à un les brins de tabac laissés par la cigarette dans sa bouche, son ton las et agacé, elle parlait à sa mère, ma grand-mère.

Aujourd’hui, mon travail est l’aboutissement de ce que tu m’as appris en trois mots « de la chair » ce jour-là.

Un écrivain parle toujours de lui.

Cette phrase sur ma mère, allongée sur son lit, fumant une Gitane sans filtre tout en téléphonant à sa mère, est présente dans tous mes livres suivants. Les relations douloureuses entre ma mère et ma grand-mère, le silence entre elles lié à la guerre, le silence de ma mère, ses Gitanes sans filtre.

Tu as raison, on écrit toujours le même livre.

Je t’ai renvoyé le texte, le lendemain, avec cette phrase, sur ma mère, ses Gitanes et ses coups de fil agacés à ma grand-mère.

Tu m’as téléphoné dix minutes après, et tu m’as déclaré, « je suis fier de toi ». On ne m’avait pas dit cela, je suis fier de toi depuis si longtemps.

 

Lors de ce deuxième rendez-vous de novembre 2005, tu as trouvé le titre de mon livre.

Il va s’appeler « L’increvable monsieur Schneck », un titre de France Soir de 1949 que je citais.

Tu as trouvé tous les titres de mes livres que tu as publiés. Je tentais de négocier. Impossible.

Comme je tente de négocier l’à-valoir du deuxième livre (grâce à toi en une année déjà, j’ai pris pas mal d’assurance) je fais la moue quand tu cites le montant, tu es furieux, tu es prêt à ne plus aimer.

On parle peu de travail, tu vas à l’essentiel sur le texte.

Tu te moques de moi très gentiment « sur ce paragraphe, tu n’aurais pas eu un poil dans la main ? ». « Range ton texte, pense à un emploi du temps pour écolier ». « Laisse-le gonfler tout seul » et tu fais le geste avec les deux mains d’un gâteau qui gonfle.

On parle parfois des livres qu’on a lus, c’est lapidaire. « Bien », « nul », « génial », « de la merde en boite ».

Dès ce deuxième rendez-vous, on parle d’autres choses, tout de suite.

D’abord tu me parles de ton grand sujet, la boum Stock qui aura lieu dans quinze jours. Tu demandes à Émilie la liste des chansons qui sont prévues, tu me préviens, « ici on aime chanter et danser ».

Tu me proposes d’ajouter un titre de mon choix, je suggère, « C’est la ouate « de Caroline Loeb.

Quand quinze jours après, je descends l’escalier qui mène à la piste de danse de la boite dans laquelle a lieu la fête, la boite de l’Alcazar, rue Dauphine, j’entends les premières mesures de la chanson de Caroline Loeb. Tu m’apostrophes, « trop fort, non ? ». Tu danses, tu danses comme un dingue, ta chemise est trempée. Tu danses seul, tu organises des rondes, des groupes de danse, des chenilles. Tu as quatorze ans quand tu danses.

Aux boums suivantes, je pose mes conditions, je viens, mais tu m’invites à danser. C’est mon privilège, on danse une sorte de flamenco fou. On danse n’importe comment. À Brive, au Cardinal, tu m’invites à danser un slow, sur la musique de la Boum, « words are my reality », tu me serres trop fort, tu es dingue, tu me réponds « on s’en fiche, à Brive, on a le droit de faire n’importe quoi ».

On danse très tard. Tu bois du whisky, tu fumes des cigarettes à l’intérieur alors que c’est interdit.

Comme tous tes auteurs et comme l’a inventé l’un d’eux Jean-Louis Fournier, je suis ton auteur préféré.

 

Ce deuxième rendez-vous dans ton bureau à la moquette bleu moyen de la rue de la Fleurus, en novembre 2005, préfigure les suivants.

On parle peu de manuscrit, de projet, cela t’ennuie, tu préfères m’interroger ou te raconter, mon enfance, la tienne, mes enfants, les tiens, mes histoires d’amour, les tiennes.

Je sais maintenant que c’est dans ces conversations que l’on travaille tous les deux, que le prochain livre s’écrit, que pour toi, la vie et la littérature avancent ensemble.

Ce lundi de novembre 2005, j’ai répondu à tes premières questions. « Je ne sais rien faire, je travaille à la télévision, mais je ne sais pas parler. Je ne sais pas écrire non plus ».

Tu as ri, « ah oui, je vois le genre, le genre de fille qui pense être nulle en tout. Et bien, je ne suis pas d’accord. »

Je n’en revenais pas que quelqu’un pense cela. Et tu as ouvert ton agenda et m’as donné plusieurs rendez-vous de travail.

Et l’histoire a commencé.

 

Tu m’invites pour la première fois à déjeuner. Nous avons rendez-vous dans ton restaurant japonais Orient-Extrême. J’arrive avec 8 minutes de retard, car je crois que c’est ainsi que doit faire une fille, se faire attendre. Tu as déjà commandé des sushis à la peau de saumon.

Après j’arriverai toujours exactement à l’heure à 13 heures.

Tu déjeunes à 13 heures, à 14 heures 15, tu te lèves pour fumer une cigarette et déjà tu es parti. Tu ne connais pas les règles, la morale, tu as tes propres règles, étranges, précises, inchangeables, les heures des repas, ce que tu manges, à quelle heure, tu lis, tu téléphones à ta mère, tu donnes des rendez-vous, tu pars en vacances et combien de temps.

C’est notre premier déjeuner, tu m’es tout de suite familier comme aucun membre de ma famille, à part mon père, ne l’a été pour moi.

Et lors de ce premier déjeuner, je ne sais pas comment cela commence, tu me racontes ta vie amoureuse, en détail. Les femmes que tu as aimées, pourquoi tu les as quittées.

Je pose des questions indiscrètes, mais je n’ai pas le sentiment de l’être.

Tu réponds comme si tout cela était normal.

Je t’ai demandé pourquoi tu n’as pas quitté ta première femme pour Michelle ? Tu as répondu, « mais si je l’ai quittée » et tu m’as raconté ta version de l’histoire. Je te posais des questions sur tout, tu disais, tu seras mon biographe officiel. Tu poses aussi des questions. Je te raconte que j’ai retrouvé récemment, à une fête pour les 20 ans du bac, le garçon dont j’avais été secrètement amoureuse à l’âge de 15 ans. Il m’avait avoué qu’il m’aimait bien et moi, plus de 20 ans après, j’avais été incapable de lui dire que c’était réciproque.

Tu as souri, et tu m’as annoncé, « voilà le sujet de ton deuxième livre ».

 

Autour de moi, on m’assène : « tu te prends pour Flaubert ? » ou encore « ce n’est pas un livre que tu as écrit, ce n’est rien, un amas de documents bruts sans aucune réflexion » ou pire « c’est de la merde ».

Je suis ramenée à ce que j’étais avant de te connaître.

Je te téléphone et tu me répètes « je ne suis pas d’accord ».

 

Tu sens la violette. Un parfum de chez Annick Goutal. Tu fumes des cigarettes de la marque Merit, un paquet jaune et beige. Tu bois du bordeaux et du whisky. Tu déboutonnes les poignets de ta chemise et tu remontes les manches. Tu t’habilles toujours de la même façon. Un jean, une chemise bleue (mais tu as aussi une chemise bordeaux, que je ne t’ai vu porter qu’une seule fois), une veste grise, tu en as plusieurs presque identiques. Tu en as une beige que je n’aime pas et tu as précisé que les filles de chez Stock ne l’aiment pas non plus. Tu t’es acheté une veste en velours noir pour la sortie d’un tes livres, « si jamais je suis invité à la télé ». Cette veste ne te va pas. Tu portes des mocassins. Très très rarement, l’été, des baskets blanches. L’hiver un duffle-coat bleu, tu en as plusieurs, bleu moyen, bleu plus foncé et aussi un manteau droit Camel que j’aime bien. Tu n’as jamais froid, tu ne portes des pulls que quand il fait très froid. Tes habits ne t’intéressent pas. Les objets ne t’intéressent pas, les choses matérielles ne t’intéressent pas.

J’étais inquiète, car j’avais perdu quelque chose, mais aujourd’hui je ne sais plus quoi et tu m’as rassuré, « ce qui compte Colombe, se sont les gens pas les objets ».

Tu as raison.

Je viens une ou deux fois par semaine discuter dans ton bureau, tu as tout ton temps pour moi.

La fenêtre est toujours entrouverte pour que tu puisses fumer alors que cela est interdit.

Une petite télévision a été installée pour le mondial de foot 1998. Elle ne fonctionne plus et est posée pas sur une table entourée de chaises qui ne servent non plus à rien. Un canapé sur lequel tu jettes ton duffle-coat, ton imper et sur lequel je n’ai jamais vu quelqu’un s’asseoir.

Tu as posé sur ton bureau un Playmobil déguisé en père Noël offert par ton fils comme porte-bonheur. Un étrange objet en bois artisanal que je ne saurais décrire offert par ton ami Vassilis. Une longue règle en métal.

Une médaille en bronze représentant le poète et éditeur Jean Cayrol. « Il a fait de moi l’éditeur que je suis devenu. »

Parce que tout ce qui te concernait m’intéressait, j’ai regardé sur le site de l’INA, une interview de Jean Cayrol, il affirme « il y a deux sortes d’écrivains. Ceux qui racontent des histoires, écrivent des contes, s’adressent à un public. Ce sont des auteurs qui ont du succès, car on est toujours épaté par ceux qui inventent, mais il existe une autre voie, celle où l’écriture est un apprentissage de la vie. L’écriture et la vie se mêlent. Vous serez moqués, vous connaitrez des échecs. Mais à mon sens, c’est ainsi que se construit une œuvre ».

Tu es d’accord.

Bien sûr, sur ton bureau, pas d’ordinateur. Des livres envoyés par d’autres maisons d’édition. Les tiens, les « bleus » sont en représentation dans une bibliothèque derrière toi. Alignés, debout, tu en es fier.

Caché dans un tiroir, un dossier avec des lettres secrètes, parfois en levant l’index, tu m’en lis un extrait et quand je veux la lire en entier tu me tapes sur les doigts.

Je joue avec les objets sur ton bureau, je m’excuse de tout déranger, tu me confortes, « j’aime que tu déranges tout après quand tu pars, je range tout et je pense à toi ».

Tu as reçu pour tes 50 ans un nécessaire à bureau très raffiné qui ne te ressemble pas. Ce n’est pas que tu ne sois pas raffiné, mais tu aimes ce qui est utilitaire, simple.

Dans un porte-cartes en bois, il y a des photos que tu me montres, ta famille américaine, ton demi-frère et ses enfants, et aussi une photo de moi avec ma fille. Tu m’avais déclaré « Tu es aussi ma famille maintenant ».

Depuis, cette photo, tu l’as certainement déchirée.

Un portrait de Jean Cocteau, un autre de Hervé Guibert. Une grande affiche d’un spectacle sur Pinocchio.

Sur les murs, des photos prises sur la plage de tes trois derniers petits garçons. Tu me répètes leurs phrases d’enfants d’un ton émerveillé comme des citations de grands écrivains, ce qu’ils disent est très important. Tu me précises le type de pâtes qu’ils aiment, le nom de leur vendeur préféré de poulets rôtis et frites qui est en bas de chez toi, la marque de leurs chaussures de sport, le nom de leurs maitresses. Tout ce qui est dans la vie des gens que tu aimes est important.

Tu m’as appris la minute gros mots. Les enfants n’ont pas le droit de dire de gros mots, mais tu les autorises, parfois, à une minute de gros mots.

Je propose à mes enfants le même marché.

Ma fille s’en donne à cœur joie « gros boudin, gros boudin, gros caca » et je pense à toi.

Dans les placards derrière toi, il y a tes relevés bancaires, les cahiers sur lesquels tu écris tes livres. Je te pose des questions.

Je n’ai écrit qu’un livre. Comment écrire le suivant ?

Est-ce que c’est plus facile ?

Tu m’avertis, chaque livre est un miracle, à chaque livre tu dois tout réinventer, une forme, des règles, il n’y a pas d’habitude, il n’y a pas d’expérience. Même au bout de vingt livres, tout ceci ne change rien.

Je ne sais pas si je suis capable d’écrire un autre livre. Alors, je t’écris.

J’écris l’histoire de ce garçon que j’aimais quand j’avais 15 ans et à qui vingt ans après j’étais incapable d’avouer que j’étais amoureuse de lui. J’écris pour que tu m’aimes, pour que tu me lises, pour que tu me téléphones, je t’envoie quelques paragraphes, et tu me téléphones quelques minutes après. Tu me tranquillises, « c’est bien ». J’écris sur mon père et tu me lis à haute voix les quelques phrases où je m’adresse à lui.

J’écris ce deuxième livre phrase après phrase parce que tu m’encourages, comme on encourage un enfant qui tente de se lever et marcher. Tu me répètes, tous les jours, c’est bien, c’est bien.

Et puis on se parle d’amour.

Tu me dis, « je ne peux pas faire l’amour sans sentiment ». Tu me confortes, « tu as peur ? Et bien moi aussi, j’ai peur ».

Cela dure six mois et bout de six mois, je te demande, « qu’est-ce que l’on fait ensemble ? Tu m’aides à écrire un livre ou il y a autre chose ? ».

Tu réponds, « je ne veux pas la glace à la pistache, je veux tout le glacier et cela n’est pas possible ».

Je suis la glace à la pistache.

 

Tu es toujours là. J’entends ta voix très douce, tu as la plus belle voix du monde, avec cette voix tu me dis « j’aime tout chez toi ». On ne m’avait jamais dit cela avant.

Nous sommes le 23 mars 2013, tu es vivant. Dans le métro, j’écoute la première chanson que tu m’as chantée. Tu me laissais des chansons sur le répondeur de mon téléphone. « Je sais que c’est elle » de Julien Clerc, tu me l’as chantée le 15 mars 2006 nous nous étions embrassés pour la première fois la veille.

C’était le jour du vernissage du Salon du livre de Paris, tu m’avais donné rendez-vous au coin de deux rues grises du 15e arrondissement, les rues Desnouettes et du Hameau pour nous embrasser. Je remontais la rue, en pensant à ce que je laissais derrière moi, mon mari, ma vie d’avant.

Mon premier livre était sorti le jour même et Christophe Donner avait écrit une critique dans le magazine du Monde.

L’après-midi tu m’avais laissé ce message sur le répondeur de mon téléphone. « En lisant Christophe Donner, j’ai compris pourquoi je l’aimais lui, et surtout pourquoi je t’aimais toi. Tu vois, je ne sais pas faire cela, écrire sur les livres. Je vais l’appeler pour lui dire cela. J’ai été touché en plein cœur. » Tu me disais que tu m’aimais.

Je me suis allongée par terre.

Tous tes auteurs sont tes auteurs préférés.

Tu es touché en plein cœur, parce que l’un d’entre nous a eu un article élogieux, un prix, mais cela, je ne le sais pas encore.

J’écoute mon répondeur et tu chantes, « De ses deux bras tendus, elle fait l’horizon et le ciel, où sa tête en se balançant, fait toute la course du soleil ».

Je me vois dans un rayon de soleil. Au coin de ses deux rues sombres, tu m’embrasses en prenant mon visage entre tes mains. Tu embrasses ainsi les enfants, tes auteurs.

Tu as commandé un taxi, on s’embrasse pendant tout le trajet jusqu’au restaurant.

 

À partir de ce jour-là, tu vas me téléphoner tous les jours. Je laisse mon téléphone sonner sans répondre. Tu me chantes « Un cœur volcan » et « Je sais que c’est elle » de Julien Clerc, « Love me, please love me » « et « Tout tout pour ma chérie » de Michel Polnareff, « Il mio canto libero » de Lucio Battisti, « Quelques mots d’amour » de Michel Berger.

 

J’écris un deuxième livre et le premier sort. Il y a des articles, je suis invitée à la télévision. Un journaliste que je connais, m’assène, « c’est de la connivence. Vous avez des articles parce que vous connaissez les journalistes ». Je réponds, « vous me connaissez et vous n’aimez pas ce livre et vous me le dites, où est la connivence ? ».

Il ne t’a fallu que quelques mois pour m’apprendre à me défendre.

Quand je te raconte la scène, tu t’exclames, « c’est épouvantable. Je vais les tuer ». Tu es prêt à tuer pour défendre tes auteurs.

 

Tu m’invites à déjeuner le jour de mon anniversaire. Cela fait plusieurs mois que l’on s’aime. Tu m’annonces, « il faut que l’on mette un couvercle sur notre histoire, je n’y arrive pas. Ce n’est pas ce que je veux », je te réponds « mais, c’est le jour de mon anniversaire », tu te justifies, « je suis un monstre ».

 

Je continue à écrire, c’est la seule chose que je peux faire, le seul endroit où tu es toujours avec moi. Tu me téléphones trois semaines après. « Tu as un autre amoureux ? Tu crois qu’il y a encore de l’espoir pour tous les deux ».

 

On déjeune chez moi le vendredi qui précède les vacances de Noël, tu souffles « on est foutu » et tu m’embrasses.

Tu as apporté un foie gras dans une terrine en porcelaine blanche que t’a offerte la Closerie des lilas, avec cette inscription, « Joyeux Noël 2006 ». J’ai gardé cette petite terrine qui ne sert à rien dans un placard, je ne la regarde jamais, j’évite ce qui me fait trop penser à toi.

Je viens de terminer mon deuxième livre et tu m’annonces, le prochain, ton troisième livre, on le sort en septembre, je veux que tu aies un prix littéraire.

Je ne sais pas encore bien ce que cela signifie, septembre, les prix. Tu m’apprends, tu me laisses écouter tes conversations téléphoniques avec les membres du jury, j’admire ton habileté. Tu les flattes, tu les caresses, tu t’énerves, tu les fais rire. Tu raccroches, tu souris, « je les aurai, je vais les écraser ». Ça marche, tu obtiens de grands prix. Vassilis a le grand prix de l’Académie, Fournier le Femina, Claudel puis Nina le Renaudot, tu comptes les points, les voix. Tu négocies, tu mets un doigt devant ma bouche. Pas de bruit. Tu téléphones à un éditeur pour abattre un auteur éditeur dans cette course aux prix.

Tu m’instruis, il y a deux sortes d’éditeurs, les salauds, c’est-à-dire les bons, et les connards, les nuls.

Tu téléphones à un critique, tu m’as prévenue, c’est un connard, au téléphone, tu lui susurres des mots doux, tu auras le papier que tu convoitais.

Les autres, les concurrents, sont des salauds, des hypocrites. Tu jubiles.

Pour moi ça rate, je n’aurais pas le prix, tu es triste. Moi non, je t’ai entendu me défendre, tu t’es battu pour moi. Tu es mon seul secours, je veux que tu le saches, j’écris contre ta mort, c’est une course, tu m’as sauvée.

 

Je venais te voir chaque semaine dans ton bureau, tu me téléphonais tous les jours et selon un rythme précis que tu établis toi, tous les neuf, dix jours, onze jours, nous déjeunions ensemble et nous faisions l’amour.

J’avais le droit de te poser toutes les questions, tu mentais souvent. J’attendais tous les jours ton appel, il me semble que je ne pouvais rien faire avant. Je te parlais en ton absence, pensant à telle ou telle chose que tu m’avais annoncée et à laquelle je voulais répondre.

Tu t’avouais peu cultivé, tu n’avais pas lu les auteurs classiques, pas terminé Proust, ni Dostoïevski. Tu connais Nabokov et Pinter par cœur.

Jusqu’à 17 ans, tu ne lisais que des bandes dessinées, mais tu soulignais que tu savais tout, sur la littérature contemporaine et la variété française. Tu connais toutes les paroles des chansons, leurs auteurs, leurs histoires.

Le soir, quand il y a un piano, dans les bars d’hôtels, tu chantes « Africa », super ringard, et tu chantes « Les feuilles mortes », super beau, avec la même ferveur.

Tu lis tous les journaux, la presse people, tu connais les noms et les diverses qualités des héros de télé-réalité, tu es incollable sur la Nouvelle Star, sur qui couche avec qui, les matchs de la ligue 1. Tu ne sors jamais un soir de grand match. Pendant la campagne présidentielle de 2007, j’ose exprimer un avis, tu m’écoutes. Je n’en revenais pas. J’avais une opinion digne d’être entendue.

Tu es inquiet pour tes enfants, ta femme, tes auteurs, les filles de chez Stock, pour moi, jamais pour toi. Tu étais entièrement tourné vers les autres, comment les aider, les satisfaire, qu’ils soient heureux, qu’ils aient du succès. Tu souhaitais le succès pour les autres.

« Je suis prêt à mentir et même à tuer pour défendre un de mes auteurs. »

Tu me faisais le petit journal de Stock et des Stockettes. Solveig est enceinte, tu es si content pour elle, Capucine s’affirme, tu ne trouves pas qu’elle est devenue belle ? Déborah a fait un travail remarquable.

Tu es content de ta famille Stock. Tu te réjouis pour eux.

Tu disais que tu n’avais aucun regret, que tu avais aimé toutes les femmes avec lesquelles tu avais eu des enfants. Tu me parles de ta femme avec tendresse. Tu l’admires.

Tu te plaignais d’une grande fatigue. Jamais très longtemps.

Et il y avait ces conversations très longues où tu détaillais mes qualités de manière très exagérée. Car tu exagères et cela serait bien présomptueux de ma part de répéter tes compliments, mais c’était si bon et si nouveau pour moi d’avoir des qualités. Et ce sont ces mots qui tu répétais sans jamais te lasser qui m’ont tant manqué avant toi, qui m’ont donné confiance.

 

Un après-midi de mai 2006, nous étions assis au soleil dans un café de la rue Jacob. Ce n’est pas ton genre, te mettre au soleil, même l’été, tu déjeunais toujours à l’intérieur.

Je t’avais demandé, « c’est une belle histoire nous ? ».

Et tu m’avais répondu, « nous ce ce n’est pas une histoire, car nous, cela n’a pas de fin ».

Tu as raison, j’écris et tu es toujours là à mes côtés, j’écris pour toi.

Tu es toujours là.

 

 

Tu n’es pas très grand, pas très mince, mais pas gros non plus, tu te rases un jour sur deux ou sur trois. Tu as les yeux gris, un nez étrange, légèrement fendu sur le devant, les lèvres fines, les cheveux épais et gris. Tu me fais remarquer que tu as de jolies jambes, c’est grâce au tennis, tu as joué avec ton fils aîné. Tu es capable de dire ce genre de choses. « J’ai de jolies jambes ». Et tu ris.

Tu as des gestes qui n’appartiennent qu’à toi, tu passes ta main sur tes lèvres, tu touches ta nuque d’un doigt, tu joues avec tes mains.

Je te trouve très beau. Je te le dis.

Un matin tu m’annonces, aujourd’hui, je me suis trouvé beau.

La veille nous avions dîné ensemble comme si nous étions un couple pour de vrai.

Un homme qui ne connaît peu et à qui j’explique très fièrement que tu es mon éditeur, s’exclame, « Jean-Marc Roberts a un charme inouï ».

Je suis d’accord.

 

Je ne t’ai jamais vu malade, chauve, le visage gonflé par la cortisone. Quand ton dernier livre est sorti, la presse a publié une petite photo de toi, le crâne protégé par un chapeau. Je t’ai reconnu. J’ai reconnu surtout ta voix en lisant ton dernier livre. C’était exactement toi sauf que pour la première fois je t’entendais profiter du soleil, de la plage, des filles en bikini. J’ai pensé à mon dernier livre dans lequel moi aussi je mélangeais la mort et les bikinis, le soleil et la mer. Tu vois, je t’entends toujours. L’été 2007, on s’est séparé à nouveau.

Chaque année, avant l’été, on avait une bonne raison de se séparer pour de bon cette fois. Je quittais mon mari et je t’avais affirmé que ce n’était pas pour être avec « un type marié ». Tu m’as appelée avant de partir en vacances « je suis résigné » et je t’ai engueulé.

Cet été-là, sans nous parler, nous avons tous les deux écrit un livre dans lequel dansait Ginger Rogers et chantait Cat Stevens. On avait un truc ensemble.

Tu te moquais de moi quand je prononçais ces mots « un petit peu ».

Un jour, tu as éclaté de rire parce qu’au téléphone, intimidée, je mets fin à notre conversation par « Je t’embrasse alors ».

Tu m’imites, tu prends une petite voix et tu répètes, « un petit peu », « un petit peu », « je t’embrasse alors Jean-Marc ». On rigole bien tous les deux.

 

On se sépare et c’est trop dur alors on se retrouve. Tu me chantes une chanson en italien de Lucio Battisti. « Il mio canto libero ». Tu voudrais louer une suite au Plaza, tu voudrais m’aider à trouver un nouvel appartement.

J’écris un troisième livre. Je veux décrire l’appartement de mes parents. « C’est bien, mais il faut peut-être que tu racontes une histoire ». Je vais raconter la maladie de ma mère. Tu es inquiet, tu as peur que cela soit difficile.

 

Tu me félicites.

Sur ce que j’écris, sur les articles sur les livres, les ventes, les prix littéraires que je reçois. Tu me fais des compliments sur mes dents, ma peau, mes yeux, mes pieds, mes pull-overs, mes chaussures, mes enfants.

Tu es content, tu es très heureux.

Quand je te remets le manuscrit de mon troisième livre sur l’appartement de mes parents, la mort de ma mère, tu me laisses un message sur mon répondeur qui m’impressionne tant que je dois m’allonger à nouveau par terre. Tu termines par « je suis admiratif de ta liberté ».

Je n’en reviens pas. J’écoute ce message des dizaines de fois avant qu’il ne s’efface, je le connais par cœur puis je m’habitue peu à peu à être cette nouvelle personne dont on peut admirer la liberté.

Le déjeuner suivant, tu déclares, c’est ton premier livre d’écrivain Colombe. Voilà, c’est ce que tu es en train de devenir.

Je regarde des photos de moi avant t’avoir rencontré, je ne me reconnais pas.

Tu me dis que je suis belle, tu me dis, tu es ravissante dans ce pantalon blanc, je ne peux pas tout répéter tout ce que tu me dis, ce serait gênant.

Je deviens intéressante grâce à toi. Je deviens un écrivain grâce à toi.

 

Je n’écoute pas toujours tes conseils.

Tu ne souhaites qu’une chose, tu veux que tes auteurs écrivent de grands livres, connaissent des succès gigantesques.

Mais, vite, je comprends que c’est moi qui écris et qui décide de l’histoire, des personnages, que le livre, je l’écris seule.

J’ai une idée de livre, tu trouves toujours que l’idée est formidable, « Formidable » et tu précises, « il faut une deuxième idée pour ton livre. Un livre doit toujours avoir une deuxième idée, plus secrète, pour avancer. Les deux idées se battent entre elles, ne s’ennuient pas et ton livre avance. Avec une seule idée, un livre devient vite mou ».

Tu me guides, « chaque livre tu dois progresser, tu dois passer dans la classe supérieure, mais sois toi-même, écris ce que tu es, n’essaye pas d’être chose, sois modeste » et là, je suis d’accord.

Utiliser le mot, la forme, la structure la plus simple possible, la plus proche de toi.

Tu détestes les points d’exclamation, tu les trouves ringards.

Tu détestes quand le narrateur s’adresse au lecteur, tu trouves cela aussi ringard.

Parfois, je t’obéis.

Ne pas se regarder écrire, ne pas s’admirer et vouloir en même temps être génial aussi.

« Je suis nulle ». Tu rigoles, « tu es géniale aussi ».

J’ai de la chance de t’avoir rencontré Jean-Marc, je ne connais personne de plus généreux, mais aussi menteur, de mauvaise foi, colérique.

Tu mens, c’est un jeu. Il faut tenter de débusquer ce qui est vrai, ce qui est faux dans les histoires que tu racontes. « Je suis capable de mentir sur ce que j’ai pris au petit-déjeuner ». Tu ne mens pas par intérêt. Tu mens parce que c’est amusant, un jeu, tu es un enfant. Tu inventes qu’un tel couche avec un tel, que l’autre a un père qui est milliardaire, que cette fille est dingue de toi, que ton téléphone est sur écoute depuis que tu as publié un livre contre le gouvernement.

Tu es tendre. Tu es ému parce que Vassilis t’appelle toujours « mon poussin ». On a tous des surnoms, moi, c’est « Colombe Colombe » et je te réponds « Jean-Marc Jean-Marc ».

Tu te mets en colère pour rien. Nous faisons la queue à ta banque, tu dois déposer un chèque, tu ne sais pas qu’on peut le déposer directement dans une petite boite sans faire la queue, je tente de t’expliquer, mais tu ne veux pas changer tes habitudes et tu as peur que le chèque ne soit pas endossé sans la preuve du tampon de banque et tu te mets à crier sur la guichetière, car tu attends depuis 5 minutes. Je suis gênée, je sors.

Tu es (comme) une fille, tu parles de contraception, de tampons, de robes.

Tu es d’une attention sans limites avec tes enfants. On se retrouve un dimanche matin au petit square Saint-Georges. Tu as organisé une épreuve des Jeux olympiques pour le cadet. Il doit sauter. Tu es concentré sur lui, rien d’autre n’existe. À ce moment-là, il n’y a rien de plus important pour toi qu’il saute par-dessus cette mini barrière qui protège la pelouse.

 

Tu es gai, tu fais des blagues tout le temps. Tu me téléphones et tu prends une voix pointue « Allo la boucherie sans O ». Dans la rue, tu pointes des femmes avec de drôles de têtes. « Tiens Jocelyne, ma vieille maitresse ». « Et Martine, on s’est vraiment aimé avec Martine ». Je ris et tu me dis d’un air triste, « on rit comme cela quand on est très amoureux ».

Tu emploies des mots crus, « elle me fait bander cette fille », tu es mal élevé et fier de l’être, tu es arriviste, « il faut bien arriver quelque part », tu es la délicatesse même.

Tu as des théories, comme il y a des filles qui sont des femmes et des filles qui sont des filles. Selon cette théorie, ta fille est une femme, moi, je suis une fille.

 

Tu m’avertis, « je n’ai jamais été heureux ».

Je ne suis pas d’accord avec toi, j’argumente, « tes histoires d’amour, tes enfants. Tu as été heureux ». Oui, mais cela n’a duré qu’un temps.

Tu me déclares, j’ai raté ma vie, je tente de te convaincre du contraire.

Tu me laisses ce message et c’est le plus beau de tous « Tu me tires vers le haut ».

Je sais que nous sommes nombreux à t’aimer ainsi.

Tu suscites cela.

Dans ton dernier livre, tu racontes des souvenirs heureux au soleil en Calabre et tu écris, « je ne souhaite qu’une chose guérir ». Je suis contente que tu écrives cela, je sais que tu es aimé.

Tu n’es pas heureux, mais tu ne te plains presque jamais.

Sauf des gens, tu dis du mal des gens. Tu es d’une mauvaise foi terrible. Tu les assassines. Ils sentent mauvais, ils sont nuls, ils sont vilains, méchants, menteurs, cons, imbéciles. Les filles que tu n’aimes pas sont laides, grosses, ont des jambes moches, sont des fausses belles, des salopes.

Ou tu les aimes trop, merveilleux, génies, beaux, généreux.

Tu me dis, je vais te confier un secret, je ne le dis qu’à toi. Je crois que c’est vrai, j’apprends que ce secret, tu l’as déjà répété à trois personnes avec le même sous-titre, « je ne le dis qu’à toi ». Tu es un tricheur.

J’admire la beauté de Nina Bouraoui, tu précises, « elle est surtout une bonne personne ». Tu es juste.

Tu m’empruntes un souvenir d’enfance (j’allais échanger, après les avoir lus dans les librairies les livres que l’on m’offrait une dizaine de fois) et tu le racontes à un journaliste qui fait ton portrait en le faisant passer pour tien. Tu es un voleur.

Mon fils passe des examens au service de neurologie de Necker, tu m’appelles, tu es le seul, avant, pendant, après pour prendre de ses nouvelles. Tu es bon.

 

Tu déjeunes toujours dans les mêmes restaurants à l’heure du déjeuner, la Closerie des Lilas ou Lipp. Tu t’es fâché avec les serveurs de l’Orient Extrême, tu les trouvais trop lents. Heureusement, je n’étais pas là le jour où tu t’es fâché avec eux.

Nous arrivons ensemble, tous les deux, exactement à l’heure.

Tu commandes toujours la même chose, un carpaccio, avec des frites, un verre de bordeaux à la Closerie des Lilas. Chez Lipp, où nous allons moins souvent, du poulet.

 

Tu chantes sur mon répondeur, « Un cœur volcan » de Julien Clerc, les paroles, me précises-tu, sont d’Étienne Roda Gil, ton voisin de la rue Cassini ; « comment un volcan devenu vieux mon cœur bat lentement la chamade, la lave tiède de tes yeux coule dans mes veines malades, je pense, si souvent à toi, que ma raison en chavire ». C’est ma chanson préférée.

Tu es sentimental, tendre et fou. Tu répètes « je suis fou ».

Tu n’es pas sensible à la raison. On ne peut pas argumenter avec toi.

Tu aimes ou tu n’aimes pas, tu n’as pas de raisons à donner.

Je te raconte que j’ai acheté des ballerines roses à ma fille beaucoup trop chères, que c’est idiot, tu me réponds, c’est pour cela que je t’aime.

C’est ainsi. Tu aimes un texte, une personne, tu l’adores. Tu détestes une autre personne, un autre texte. Je tente de comprendre.

Tu m’expliques, ce sont les défauts qui me séduisent, je t’aime parce que j’aime tes défauts. Je me surprends à me trouver pas si nulle, peut-être que je suis aussi géniale ?

 

Tu veux qu’on t’aime et si on te déteste tu t’en fiches, tu n’as peur de rien. Tu engueules des gens, tu es courageux, prêt à te battre contre des plus forts que toi, toi qui n’a aucun muscle. Tu ne fais jamais de sport, tu prends le bus pour parcourir les 500 mètres qui séparent ton bureau de la rue de Fleurus des trois mêmes restaurants où tu vas déjeuner.

Tu n’as peur de rien, mais quand on se retrouve tous les deux chez moi, tu me dis, « j’ai le trac. C’est bon signe non ? ».

Tu me tournes autour pendant une dizaine de minutes avant de m’embrasser.

Tu accroches ta veste à un bouton de porte, tu rebouches le vin avec du papier torchon, tu pleures, tu es allongé sur mon lit, tu fumes une cigarette, tu me prédis, tu as un destin, tu me défends, tu es le seul adulte dans ma vie, je peux m’appuyer sur toi, tu me parles tout le temps et je me souviens de tout.

 

« Tu es aimable, tu es spécialement ravissante aujourd’hui.

J’aime tes chaussures, j’aime la façon dont tu poses tes pieds sur la chaise.

J’aime que tu ries.

On est foutu.

Si j’écrivais un livre sur toi, je l’intitulerais, « elle tient ses promesses ».

Et si on écrivait un livre ensemble ?

Tu crois qu’on vieillira ensemble ?

Tu as un autre amoureux ? Réponds au moins oui ou non ?

Alors il y a encore de l’espoir.

Je ne peux que te donner des miettes d’amour.

Toi aussi tu me rends très heureux.

Si tu veux, je peux t’aider à trouver un nouvel appartement.

À mon âge on peut très bien se contrôler pour ne pas être amoureux (je ne te crois pas).

Je n’ai jamais été aussi sincère avec quelqu’un (hum, hum).

C’est pour cela que je t’aime parce que tu racontes des histoires qui ne sont pas à ton avantage.

Un jour, on aura le temps et on va bien rire tous les deux.

Je voulais te laisser un mot doux et je suis très content de pouvoir te laisser un message, je ne sais pas faire de texto, c’est très simple ce que je veux te dire, j’étais particulièrement heureux de rentrer avec toi hier soir, même très heureux, voilà c’est ça que je voulais te dire, voilà c’est dit, je t’embrasse.

Un jour, tu rencontrerais un autre homme et tu me quitteras, je te le dis maintenant parce que je ne te le dirais pas quand tu me l’annonceras, je serais très triste.

Tu ne peux pas me faire cela, ne pas répondre quand je t’appelle, je suis si sensible.

J’ai besoin de rêver, je rêve et puis je me heurte à la réalité. »

 

Tu as 14 ans et puis tu as 52 ans à nouveau.

 

Tu me recommandes d’écouter un titre du nouvel album d’Étienne Daho, « Cet air étrange ». Tu me dis, « c’est pour nous ».

Étienne Daho chante, « Tu as toujours cet air étrange quand tu dis que je suis ton ange, ton gardien dans cette chienne d’existence, que tu me ressembles comme un double, que je suis ton fauteur de trouble, que tous les autres sont vraiment trop cons et vraiment pourris, qu’au milieu des fauteurs de trouble, je suis ton élément stable et qu’avec moi tu aimerais bien niquer la vie, mais si tu flirtes avec les cimes tu entrevois aussi l’abime et que cela te fait très très peur, mais aussi très envie. Nous sommes un seul amant gâté pourri. »

Je dois aussi m’allonger par terre la première fois que j’écoute ces paroles. Je les écoute des dizaines et des dizaines de fois, c’est toi.

 

Tu me conseilles, « il ne faut jamais se donner le beau rôle ».

Tu ne t’aimes pas, tu te donnes le plus mauvais rôle possible, tu dis de toi que tu peux être méchant, menteur, de mauvaise foi, que tu triches, que tu ne fais pas du bien aux gens.

Un samedi après-midi, tu es passé à la maison après avoir déposé ton fils à un goûter d’anniversaire dans le quartier. Tu étais inquiet pour ta femme, tu m’as avoué « Je détruis les femmes que j’aime ».

Tu me l’as répété cela quelques mois après dans ton bureau. Tu avais les yeux rouges.

Je cite ceux que tu as aidés, sauvé des dizaines de noms de tes auteurs, de tes amis, des filles de chez Stock, Vassilis, Éric, Erik, Patricia, Catherine, Émilie, Solveig, Capucine, Anne-Marie, Nina, Chantal, Vanessa, Déborah, Jean-Marc, Didi, Philippe, Brigitte, Laurence, Jo, Jean-Noël, Marc, Christine.

 

En octobre 2008, tu m’invites dans un restaurant, que tu réserves pour les grandes occasions.

Nous déjeunons à la Méditerranée, place de l’Odéon. Je commande un Chateaubriand comme toi, avec des frites. Je n’ai jamais faim quand nous déjeunons ensemble, je suis trop émue. En trois ans, je ne m’habitue pas à nous. Tu as une annonce à me faire ; avant, tu voulais tout le temps qu’on se sépare maintenant j’ai une place dans ta vie.

Je voudrais rentrer chez moi, être seule pour penser à cet aveu.

J’ai écrit trois livres, je suis libre et j’ai une place dans ta vie. Je n’en reviens pas et j’ai très peur. Je ne sais pas de quoi, mais j’ai très peur.

Tu viens passer un dimanche après-midi chez moi avec tes enfants. On mange du gâteau au chocolat, les garçons jouent aux chevaliers, ma fille et ton fils jouent aux Legos.

Je suis une imbécile, je veux davantage et je ne veux rien de plus. Tu me dis « je suis fatigué et tu me fatigues Colombe ».

 

 

J’ai une idée pour mon quatrième livre. Je voudrais raconter la vie de Denise Glaser, une vedette de télévision morte seule, misérable. Je pense à moi. J’écris aussi notre histoire, mais je la maquille pour que personne ne puisse savoir pour nous.

J’écris une première version. Un roman avec des personnages imaginaires, et une vague ressemblance avec nous.

Tu me téléphones, tu es gêné, « ce n’est pas bien, ce n’est pas toi, c’est raté ». Je suis désespérée.

Tu ajoutes « c’est parce que je t’aime que je te dis cela ». Avec Stéphanie Pollack, on en rit, tu lui as déclamé exactement la même chose.

Ce jour-là, je ne rigole pas, je te demande l’autorisation de raconter notre histoire pour de vrai, tu veux bien, « si j’avais peur, je ne fréquenterais pas des écrivains, on se débrouillera. Raconte ta vérité ».

Tu aimes quand c’est dangereux.

C’est l’histoire de Denise Glaser, une femme qui rate sa vie dans l’amour et c’est moi, une fille qui l’imite.

Tu me fais changer quelques noms. La fille se nomme Ada, c’est le prénom de ta mère, je l’avais oublié.

C’est un livre triste qui me ressemble à ce moment-là où je ne suis pas au « top de ma forme », j’ai divorcé, j’étais licenciée de mon travail.

On me questionne, Jean-Marc t’a manipulée, il voulait que tu racontes votre histoire, c’est du voyeurisme. Je ne suis pas d’accord. Tu m’as aussi appris cela, à ne pas être d’accord.

C’est un livre triste.

Tu lis la nouvelle version, tu commentes, « j’aime bien les noms que tu donnes aux personnages, c’est très réussi ». C’est le seul compliment que tu me fais sur ce livre.

Tu le publies. J’ai honte de ce livre. Et quand je le relis aujourd’hui, je me demande pourquoi je tendais le bâton pour me faire battre.

 

Je connais toutes tes blagues, toutes tes chansons, toutes tes chemises bleues, tous tes trucs, je repère quand tu mens et quand tu es sincère,

Je crois que je n’ai plus besoin de toi. Je me trompe.

Tu me préviens, « quand je suis malheureux je tombe amoureux toutes les cinq minutes », « je suis très rancunier », « si tu pars je viens chez toi et je te jette de ton balcon ».

Tu me proposes de partir quelques jours à Athènes, je refuse, je saborde, j’espère que tu viendras me supplier de rester, tu ne le feras pas, aucune fille ne t’a jamais quitté avant à part Amalia quand tu avais 14 ans.

 

Au tout début de notre histoire qui est désormais terminée, tu m’as laissé ce message sur mon répondeur « il faut que tu sois très très patiente Colombe ».

Je t’ai promis de t’attendre et je n’ai pas tenu ma promesse. Je crois que tu ne m’aimes plus ou passez assez. Tu me dis « tu as perdu confiance en moi Colombe, moi aussi je perds confiance en toi ».

 

On continue à travailler ensemble, tu me dis, « on va y arriver, nous sommes deux personnes gentilles ». Pour toi, il y a d’un côté, les méchants, de l’autre, les gentils.

Un jour, je me plains, tu ne m’appelles plus tous les jours, tu ne me parles plus de toi, tu me préviens, « tu n’as plus besoin de moi, j’ai fait tout ce que j’ai pu pour toi ».

Je sais que tu as raison, mais je me mets à boiter.

 

Lors de la dernière conversation sérieuse, le 28 décembre 2010, dans ton bureau, tu m’as déclaré, « je t’ai beaucoup donné et tu m’as beaucoup donné Colombe, nous sommes quittes, tu es libre de partir ».

Quinze jours après, je t’ai envoyé cette lettre où je te rappelais un de tes conseils, « va là où il y a du désir et quand il n’y en a plus tu pars ». Je suis partie.

 

En octobre 2011, un de tes auteurs m’apprend que tu es malade, tu as un cancer. Il s’agit d’un cancer qui se soigne très bien. Je sais que tu vas mourir. Tu n’es pas le genre à avoir un petit cancer, chez toi tout est énorme. Quand tu es amoureux, c’est énorme, quand tu détestes, c’est dévastateur.

Je t’écris, j’ai oublié tous les reproches que j’avais à te faire, je veux te voir. Tu me téléphones et je n’ose pas décrocher le combiné. Je suis loin d’être aussi courageuse que toi.

Je sais que tu vas mourir à 58 ans comme mon père.

 

 

Tous tes auteurs sont des auteurs préférés, ils sont tous uniques pour toi.

J’ai été amoureuse de toi comme tous tes auteurs sont amoureux de toi. Quand je converse avec l’un deux, le sujet revient toujours vers toi, très vite, comment vous vous êtes rencontrés, la première fois que tu lui as téléphoné pour lui annoncer que tu le publiais, ce qu’il a ressenti, il a pleuré, il a dansé, chanté. Sa vie a changé grâce à toi. Comment tu le portes, l’encourages. Il (ou elle) ne peut rien faire sans ton avis, « même pour faire pipi » ajoute Éric Reinhardt.

J’aurais peut-être trouvé un autre éditeur que toi pour publier mon premier texte, il m’aurait fait retravailler, il aurait trouvé cela bien léger.

Aurais-je été capable d’écrire un deuxième livre sans toi ?

Le deuxième livre était maladroit, bien après, tu m’as avoué « charmant », tu l’as publié, car tu savais que le suivant serait meilleur. Tu savais des choses sur moi que je ne connaissais pas et que je ne découvre qu’aujourd’hui.

Quand j’ai écrit le récit d’une enfance enchantée au « Val de Grâce », tu avais deviné que c’était faux, que j’avais eu une enfance solitaire sauvée par la lecture.

Tu sais des choses sur moi que je ne connais pas.

J’ai publié mon dernier livre, tentative de réparation pour mon arrière-grand-mère, ma grand-mère, mes grandes-tantes et leurs enfants, ma mère, victimes de la Shoah, sans toi.

Ce livre était caché derrière tous mes livres précédents, ceux que tu as portés.

Il était annoncé par cette phrase sur ma mère fumant allongée sur son lit, au téléphone, incomprise par sa propre mère.

J’écrivais déjà ce livre avec toi, tu m’aidais à l’écrire.

Il aurait été certainement différent si tu l’avais édité toi, peut-être moins historique et plus sensible.

Je reconnais les livres que tu publies et qui te ressemblent. Tendre et apparemment désinvolte.

Tu aimes les défauts, tu affirmes que ce sont les défauts qui sont intéressants.

 

Comment faire sans ton appui ?

Je continue à te parler sans que tu ne me répondes.

À te rapporter une rencontre, un truc que j’ai lu, le livre que j’écris.

Je termine ce dernier livre.

Mon nouvel éditeur est content.

Moi non, je ne suis pas contente. Je n’arrive pas à me réjouir.

J’attends que tu le lises, que tu me dises si c’est bien, si tu es fier de moi.

Le livre n’existe pas tant que tu ne l’auras pas lu et commenté.

Je t’envoie le livre, j’ajoute une dédicace à laquelle j’ai pensé des mois à l’avance, et puis j’en fais une banale.

J’attends, je ne sais pas si tu as lu. Je suis impatiente. Tu lis les manuscrits et les livres que tu reçois le jour même.

Trois mois après, mon nouvel éditeur me confie qu’il a reçu un texto de toi. Tu lui accordes que j’ai écrit un bon livre. Tu sais qu’il va me le répéter.

Je suis contente.

Le livre sort, les critiques sont bonnes. Le livre se vend.

Je t’écris, je te dois tout cela. Tu ne réponds pas. Ce n’est pas grave. Je me répète la liste de tout ce que je te dois.

Je continue à t’écrire des messages auxquels tu ne réponds pas.

Et puis je rencontre au Franprix de la rue Delambre, un de tes auteurs, il m’annonce que tu es en soins palliatifs. Je rentre chez moi et je commence à t’écrire cette lettre, c’est urgent, il faut la finir maintenant que tu es vivant. J’espère que cette fois tu me croiras.


Colombe Schneck

écrivaine et journaliste