Lettre

Chère Chris Kraus

autrice et documentariste radio

Dans I love Dick, Chris Kraus écrit de manière compulsive des lettres à l’homme qui l’obsède, malgré le – non, à cause du – mépris qu’il lui porte. C’est, pour Norah Benarrosh-Orsoni, étudiante du master de création littéraire de Paris 8 elle-même assez obsédée par Chris Kraus, une excellente idée. Et tandis qu’elle habite un moment dans les pages de ce roman, il lui apparaît qu’elle a des questions urgentes à lui poser sur l’amour, la mort, la mémoire, l’écriture. Depuis, elle se demande comment trouver le courage de lui envoyer les 30 lettres qu’elle lui a écrites. Les voici donc dans AOC, et pour clore pour notre série consacrée, comme chaque mois de juin, aux plumes « en herbe ».

1.

Chère Chris,

Quand mon amie Claire m’a conseillé de lire votre livre, je l’ai acheté en anglais pour faire la maligne. J’ai lu les premières pages et puis très vite, cette fille obsédée par un type qui porte un nom de branleur, je l’ai méprisée. Le livre est resté fermé pendant cinq ans. J’avais à cette période ce que j’appelle le zèle des converti·es :

j’étais lesbienne,

c’était nouveau et

c’était une boussole absolue.

Aucun mec ne méritait qu’une fille écrive un livre pour dire combien elle l’admirait.

Je me trompais largement sur votre compte.

 

2.

Chère Chris,

Si je viens en Amérique cette année, accepterez-vous de me rencontrer ?

Je préparerai des sujets de conversation.

 

3.

Chère Chris,

Cette répétition est addictive.

 

4.

Chère Chris,

Je pourrais essayer d’écrire sans  me genrer.

Deux chemins s’ouvriraient à moi si j’y parvenais  :

1- Vous penseriez que je suis un homme et vous seriez amoureuse de moi.

2- Vous penseriez que je suis une femme et vous défendriez mon œuvre trop injustement négligée.

 

5.

Chère Chris,

Est-ce qu’on peut se tutoyer  ?

 

6.

Chère Chris,

Pourquoi la fille sexy qui vit dans une caravane dans la série de Jill Solloway n’existe-t-elle pas dans ton livre ?

Pourquoi ?

Si je vais jusqu’à Marfa, Texas, y a-t-il une chance que je la rencontre ?

J’aurais vraiment besoin de la compagnie d’une fille écrivant torse nu dans une caravane, ces temps-ci.

 

7.

Chère Chris,

Je vais acheter ton autre roman.

Je vais regarder des vidéos de toi sur internet.

Je vais les regarder et me demander si tu n’es pas un peu coucou. À ta façon de parler, de bouger, de faire papillonner tes yeux de gauche à droite et virevolter tes mains quand tu parles.

Je vais me demander si moi aussi j’aurai l’air un peu coucou quand je serai plus vieille et que je parlerai en public.

Je vais me demander si ce n’est pas déjà un peu le cas.

J’ai hâte.

 

8.

Chère Chris,

J’ai découvert le roman en vers de Victor Pouchet et je lui ai écrit pour lui dire que je l’aimais.

Ne sois pas triste.

C’est l’occasion de constater que l’histoire se répète :

personne,

jamais,

nulle part,

ne parviendra à empêcher les amoureux·ses d’envoyer des poèmes piqués à d’autres. La seule chose qu’on peut faire, pour rester dans le camp des gens mignons, c’est d’assumer.

Offrir un poète en entier, par amour.

Révélation : le polyamour avec les livres a cet avantage qu’il crée bien moins de jalousie et de sentiment d’abandon.
Emoji cœur emoji chien
J’espère quand même
Que tu vas bien

Est-ce que ce sont les plus jolis vers de tâtonnement amoureux que tu aies lus, toi aussi  ?

 

9.

Chère Chris,

Dans le salon, au coin du feu, les ami·es que j’ai réunies.

Moi, dans une autre pièce, je vis des vies imaginaires et je ne pense qu’à t’écrire.

Je dois bien l’avouer : mes plus grandes joies sont solitaires.

Pour la vie en communauté, c’est mal barré.

Emoji auto-déception.

 

10.

Chère Chris,

J’ai voulu reprendre la lecture de ton livre pour le crayonner là où j’avais négligé de le faire la première fois. Maintenant je peux te dire que ce dîner à Pasadena est interminable, Chris.

Ou alors c’est moi ?

 

11.

Chère Chris,

Quoi de plus grisant en effet que de rouler à fond en se faisant des films, à la page 2 d’un livre comme dans la vie ?

 

12.

Chère Chris,

Moi aussi la fille de la page 3 m’énerve. Dans les magazines de jeunes filles des années 90, on nous vantait les avantages d’avoir une meilleure amie moche. Devine pourquoi ? Parce que quoi qu’on fasse, on était déjà un peu plus belle pour le regard des garçons.

J’y ai cru fort, Chris, jusqu’à ce que je réalise qu’on n’a pas besoin de ça, ni de rien d’autre d’ailleurs, pour détester sa meilleure amie.

Je suis de ton côté mais franchement, jusqu’à présent la narratrice de ton livre me fout les boules à se pâmer pour un type qui a daigné la regarder.

Marre marre marre.

D’autant que je sais exactement ce que ça fait.

 

13.

Chère Chris,

Les regards insistants

Les mouvements de cheveux

Les sourires rayonnants mais un brin mystérieux

Ce que les hommes nous ont appris à faire, c’est proprement étonnant.

Sur internet, une fille dit :

j’en peux plus j’arrête pas de penser à ce type / i can’t get over this guy

Un Instagrameur lui répond:

if you want to get over a man real quick, just listen to what he says when he speaks.

 

14.

Chère Chris,

Merci pour l’idée de Baise Conceptuelle. Je fais tourner dans ma bouche la version originale comme on suce un bonbon. Je le prononce silencieusement avec le ton de l’actrice de la série. La manière dont elle prononce Dear Dick est un autre délice : le mépris pour sa propre pâmoison et son objet se lisent sur ses lèvres et dans sa voix, elle remet Dick à sa place et on lui pardonne de perdre ses moyens pendant huit épisodes.

Conceptual Fuck. C’est comme si j’attendais cette expression depuis des lustres. Et pourtant, oserais-je l’envoyer par texto à la personne à qui je pense ce soir ? La réponse est non, évidemment. Je vois d’ici que sous ses airs cérébraux, l’expression est en réalité extrêmement crue. Je serais forcément un peu gênée.

Je vais plutôt continuer à envoyer bêtement des références de films d’auteurs et à passer à côté de ma vie.

 

15.

Chère Chris,

Est ce que tu connais ce truc que j’appelle les situations ? Peut-être que tu as simplement ton propre concept pour les situations. Je te fais confiance en matière d’auto-torture sentimentale.

La situation : quand il y a quelque chose en jeu.

Un truc en cours. Un truc difficile à définir.

Quand il est sur le point de peut-être se passer quelque chose.

Quand l’embrayage est activé.

C’est après avoir fait connaissance mais avant de s’être roulé un patin.

Il y a une certaine ambiance.

C’est quand tu vas à cette fête le ventre noué et le cerveau en vrille totale.

Putain qu’est ce que c’est bon.

C’est le moment de Je sais pas ce que j’ai, le moment du Tu crois que si je fais ça peut être que ? le moment de Regarde le texto que j’ai reçu à ton avis je réponds quoi.

Pour une situation il faut des mondanités.

Il faut une pièce avec quatre murs ou un jardin ou un bar avec des courants d’air.

Un endroit où la musique est très forte où on s’entend pas bien mais juste pour l’ambiance. Parce qu’on n’a de toute façon aucune intention de révéler nos intentions.

Il faut un moment circonscrit,

il faut que l’heure tourne,

il faut un comptoir où commander des verres,

il faut les joues rosies par l’alcool,

il faut un peu d’audace hors sol, qu’on n’utilisera pas et dont on se maudira d’avoir rien fait une fois rentrée chez soi,

il faut des ami·es en commun,

il faut des conversations où on se crie très fort dans l’oreille tout en faisant semblant que notre mignonnerie est bien sûr tout à fait naturelle,

il faut des conversations où on prétendra qu’on n’est pas intéressée, qu’on n’a même pas peur,

il faut des gens ivres qui nous interrompent et

il faut passer la suite de la soirée a se faire des regards en coin d’un bout à l’autre de la pièce.

Il faut surtout une bonne copine à qui envoyer des textos ensuite pour lui dire Je te jure cette fois c’est sûr il se passe un TRUC.

  

16.

Chère Chris,

Sophie Simonot a conservé absolument toutes les cassettes de son répondeur depuis le milieu des années 1990. Elle en a fait une série de documentaires sonores à rendre n’importe qui à la fois vert·e de jalousie et frétillant·e de plaisir. Grâce à elle, je viens d’apprendre que le mal dont je suis atteinte a un nom : le syndrome du sablier. C’est quand on a peur de voir disparaître les moments chers du passé. C’est aussi pour certaines personnes quand on archive tout pour s’en souvenir. Attention, à ne pas confondre avec le syndrome de Diogène, qui désigne l’accumulation compulsive de toutes les cochonneries imaginables.

Ma chambre à moi est un peu encombrée, mais bien rangée (j’arrête tout de suite mes recherches sur internet, sinon je serai bientôt obligée d’avouer que je suis à ça d’un trouble sévère de l’attachement aux objets).

Ironie : Diogène, le philosophe grec, lui, ne possédait rien.

Il paraît qu’il était aussi connu pour se masturber en public.
Et là vraiment, je ne vois pas le rapport.

 

17.

Chère Chris,

Maintenant que j’ai fait cette confession, je me sens obligée de me justifier.

Ça fait plus de dix ans que je m’évertue a écrire et montrer que les objets sont des êtres vivants et qu’ils nous aident à vivre parfois mieux que les personnes humaines.

J’aime l’idée d’un monde où les objets ont le pouvoir de changer nos vies. Et ce n’est pas l’idée d’un monde, d’ailleurs, c’est ce monde, Chris. Les objets portent l’âme des gens qui nous sont ou nous ont été chers. Ils portent l’âme des moments de vie qui nous ont construit·es, ils sont notre mémoire et tout l’échafaudage de notre bâtiment intérieur qui est perpétuellement en travaux.

 

18.

Chère Chris,

Je t’écris depuis mon lit à 5h12, sur l’écran de mon téléphone. Au second plan, mon chat sur mes genoux est un peu flou et encore derrière, ma grande bibliothèque est complètement floue. Mais je peux décrire chaque bibelot que j’y ai déposé car je les connais par cœur, comme on saurait nommer ses enfants.

Sur cette bibliothèque il y a mes livres, classés par style d’amour et de connivence – quel·le auteur·ice serait plus confortable à côté de quel·le autre ? Même le livre de la mauvaise histoire d’amour, je n’ose pas le jeter. Mais je lui signifie que je ne l’aime plus en le privant de mon regard tendre. Il sait que je le garde par principe et malgré mon mépris.

C’est sur cette bibliothèque que j’ai pris la cigarette en céramique et le lapis-lazuli que j’ai déposés sur la tombe de Tal. J’aime l’idée qu’il puisse fumer une petite blonde. Parce que la mort ne doit pas être ennuyeuse en plus d’être tragique.

À la place de ces deux objets, j’ai ajouté une bougie violette à moitié consumée. C’est la bougie que l’un·e de nous a tenue entre ses mains le soir du Trans Day of Remembrance où nous avons rendu hommage à Tal. Après le rassemblement, les discours, les applaudissements, les larmichettes, la bougie a traîné sur la table du bar où nous nous sommes installé·es à plus de quinze. Dans le flot des conversations, de l’alcool qui montait et de l’heure qui tournait, j’ai vu A. commencer à dépiauter la bougie de ses traînées de cire pour en faire des petites sculptures alcoolisées. Un concours a commencé à s’organiser. La tristesse de la bougie sur le point d’être dézinguée m’a achevée.

J’ai probablement eu l’air complètement coucou lorsque j’ai mis un terme au massacre en disant Laissez cette bougie tranquille, je veux la garder pour toujours. Il y avait l’écho de la mort, un symbole de souvenir et sûrement un trémolo dans ma voix. Alors les ami·es m’ont regardée avec des yeux ronds et ont répondu avec un ton perplexe. Mais globalement, personne n’a remis en question la rationalité de mon geste.

Maintenant la bougie est là, à côté de ma collection de figurines de dauphins ; de ma carte Kiwi ; à côté des petites poules rouges et noires de Berlin ; à côté des personnages de flamenco de mon père ; de deux portraits de ma grand-mère ; d’un jeu de tarots jamais utilisé mais largement chéri ; à côté d’une poterie turque acheté en Anatolie juste après mon syndrome de Stendhal ; à côté des bouquets de fleurs en plastique auxquels j’ai pris goût à force de traîner en Roumanie, etc.

 

19.

Chère Chris,

Deborah Levy raconte sa quête de maisons. Moi aussi je veux une maison et pas seulement un perchoir.
Je veux un foyer avec des gens importants qui vivent dedans.
Je veux acheter un bouquet de fleurs à cinq euros sans occasion particulière et je veux que ça égaille ma maison et ses habitant·es.
Je veux organiser des dîners et mettre des fleurs au centre de la table. Je veux nourrir les gens que j’aime et les inviter pour parler avec eux jusqu’à deux heures du matin. Je veux une maison où les ami·es restent dormir quand ils ont raté le dernier métro.

Quand le Covid a commencé j’avais 34 ans, j’étais amoureuse de la mauvaise personne, je découvrais un nouveau métier et j’avais des rêves flous que je n’arrivais pas à articuler.

Maintenant c’est encore le Covid, je n’ai pas fêté mes 35 ans parce que c’était une période terrible de la mauvaise histoire d’amour en plus d’être les prémices du premier confinement. J’ai vaguement fêté mes 36 ans dans un dîner clandestin où la moitié de mes ami·es se sont décommandé·es. La prochaine fois que j’aurai un anniversaire à chiffre rond ça sera mes quarante ans et cela me met en colère.
Où sont passées les deux années qui auraient dû être les meilleures de ma vie ?

Vendredi soir, on a décidé avec une nouvelle amie qu’elle allait refaire ses 30 ans et moi mes 35.

Je pourrais aussi bien refaire mes 30 ans, vu qu’ils se sont passés dans les dernier mois d’un manuscrit de thèse interminable et étouffant – et plus précisément dans une soirée cumbia, sur une péniche, où ma meilleure amie a flirté avec un cubain pendant que je faisais semblant de m’amuser dans la robe la plus moulante que j’aie jamais portée, alors qu’au fond de moi je reconsidérais l’intérêt de la vie en général.

Trois mois plus tard, je rendais le manuscrit de ma thèse, j’arrêtais l’hétérosexualité et peu après, ma carrière de chercheuse.

Deborah Levy raconte son soixantième anniversaire, qu’elle fête à Paris dans un club branché et elle raconte ses questionnements face au vieillissement. Être un personnage féminin de soixante ans. C’est beaucoup soixante années. Mais je crois que c’est malhonnête de compter ainsi. Je lis ces pages et je me dis, Oui mais les 20 premières années ne comptent pas. Si on réfléchit en termes de la vie qu’il y a à fêter, ou d’ailleurs de la vie tout court. C’est quoi les 20 premières années ? C’est être l’enfant de quelqu’un, c’est ne pas comprendre le mode d’emploi et l’apprendre peu à peu, le plus souvent à ses dépens, obéir aux règles édictées par les adultes, faire signer son carnet de correspondance, aller chez l’orthodontiste ou au judo ou les deux, remplir son cahier de vacances en attendant la rentrée, et s’efforcer de devenir une fille ou un garçon conforme à la notice.

Ce qu’il s’est passé entre mes 20 et mes 30 ans c’est une autre histoire, Chris, mais ce qui est sûr c’est que je suis née à 30 ans, quelque part dans la montagne au sud de Grenoble au début d’un mois de juillet.

J’aimerais trouver l’organisme à qui m’adresser pour demander que soient reprises les trente premières années de ma vie.

Mais sans vexer ma mère, qui se torturerait si elle entendait ça.

 

20.

Chère Chris,

Je me dis tout ça et ensuite je pense, Moi quand j’aurai 60 ans, je fêterai en réalité mon 30e anniversaire.

Je veux être ce personnage féminin qui distribuera des cartons d’invitation pour sa fête de soixante ans en expliquant Roulez jeunesse, aujourd’hui j’ai trente ans, voici l’adresse de la discothèque.
Je fêterai mes trente ans pleine de rides dans un club ou un grand jardin et j’inviterai ma mère parce que finalement, la famille, tu vois… Elle  sera une vieille dame mignonne dans les fêtes, comme l’était ma grand-mère, qui charmait tous les convives de toutes les fêtes avec sa frêle allure, ses plats délicieux et son sourire radieux, même quand elle avait déjà un peu perdu la tête et qu’il fallait la raccompagner en voiture.

Deborah Levy regarde Paris avec un œil dont seuls les gens de passage sont capables. Elle vit dans le 18e, travaille à Montparnasse, mange aux Deux-Magots, prend une glace au Luxembourg, découvre les oursins aux Abbesses et passe devant la statue de Dalida dont les seins sont luisants à force d’avoir été caressés par les touristes. Le guide leur dit que ça porte chance alors les touristes s’exécutent.

Car pourquoi pas ? On ne sait jamais.

Qu’est ce qu’on risque ? Je les comprends et les approuve et les défends.

Je crois qu’on a besoin d’un petit peu d’aide en général.

 

21.

Chère Chris,

Comment vivre pleinement avec les autres quand tout ce dont on a envie, tout ce qu’on sait faire, c’est raconter ce qui se passe avec ces autres ?

Comment vivre avec les autres quand ils et elles commencent à se rendre compte qu’on raconte aussi leurs secrets ?

Il paraît que chaque gouine qui commence une histoire avec une écrivaine, et qui lui demande pour rigoler, au début, Tu vas pas parler de ça, hein ? eh bien il paraît que ça porte malheur et qu’elle est bonne pour que précisément, l’autre gouine parle de ça dans un livre, un texte, un truc.

Comment le faire l’esprit tranquille ?

Et non, je ne souhaite pas poser la question à Edouard Louis.

 

22.

Chère Chris,

Il m’arrive souvent d’être mue par des émotions avec lesquelles je ne suis pas du tout d’accord. La moins banale est peut-être celle que j’ai ressentie dans les jours qui ont suivi les attentats du 13 novembre 2015, alors que nous étions recroquevillées sur le canapé, accrochées aux infos, comptant les morts, etc. En fin de journée le samedi ou le dimanche, le gouvernement a fait passer le message « Tout est terminé, vous pouvez reprendre vos vies ». Je n’avais aucune envie de reprendre ma vie.

Alors même que je ne souhaite pas mourir en terrasse, j’ai préféré le pendant que le après. C’était excitant, tout ça.

J’ai tout de suite été fascinée par ma déception : Oh non, c’est déjà fini !

Qui était cette personne ?

Ce n’était pas glorieux, mais pas anodin non plus.

Creusons dans la boue, Chris, veux-tu ?

J’étais bien contente, quelque temps plus tard, de trouver une explication raisonnable : si je redoutais l’après, c’était simplement parce que dès qu’on allait reprendre nos vies, ça allait devenir sinistre. Je ne suis pas sûre que ce soit vrai, mais je chéris l’existence de cette explication.

Quant à mon excitation morbide, qu’en faire  ?

Est-ce que nous étions shootées à l’adrénaline, tout simplement  ?

Est-ce que ça ne pourrait pas être autre chose  ?

Et que se passerait-il si c’était autre chose, une chose terrible, inavouable  ?

Est-ce que cette chose mériterait d’être racontée  ?

Si oui, qu’est-ce que ça donnerait  ?

Si oui, qu’est-ce que ça dirait de moi  ?

Le cas échéant, suis-je un monstre  ?

Si oui, est-ce que j’en ai quelque chose à foutre  ?

 

23.

Chère Chris,

Je crois que je te raconte tout ça pour expliquer que je préfère considérer certaines émotions plutôt que les juger.

On pourrait peut-être faire ça, non ?

Les prendre, ces laides, leur donner vie à un endroit, les déployer, en faire autre chose qu’un inutile sentiment gênant.

Je me dis : le cerveau de cette fille est étrange. Aucune envie de comprendre d’où ça vient, seulement de les faire vivre, elle et ses petits monstres.

Elle, qui assumerait de penser ainsi, jusqu’où pourrait-elle aller si elle vivait dans la société de son cerveau  ?

 

24.

Chère Chris,

S’il s’agit de donner un cadre aux émotions qui nous dérangent  : est-ce que j’écris pour éviter de passer des gens à la tronçonneuse ? Quelle coquine.

Emoji diablotin, comme dirait Victor Pouchet (emoji cœur le concernant).

 

25.

Chère Chris

Me voilà de retour.

C’est grâce à l’épidémie de grippe.

Elle m’a permis de prendre la décision de rouvrir tous les livres abandonnés deux pages avant la fin pour leur faire un sort dans mon brouillard mental de vingt-deux heures.

Ensuite j’ai pris un cachet, plongé dans un sommeil comme seules les maladies enfantines en produisent, et me voilà réveillée à minuit quinze, des phrases plein la tête qui ne demandent qu’à passer à la postérité.

Il ne faut jamais faire confiance à la certitude nocturne qu’on s’en souviendra le lendemain.

Donc, mon téléphone.

C’était ma décision : tout tout tout écrire de ces lettres sur mon téléphone.

Tu parles d’une démarche artistique.

 

26.

Chère Chris

Ça me contrarie de l’avouer, mais le tableau que ton livre dresse de la sociabilité hétérosexuelle colle parfaitement aux analyses de Mona Chollet. Les scènes où tu es béate et torturée face à Dick auraient toute leur place dans les descriptions mièvres et atterrées de Chollet. Mais évidemment, elle ne te cite pas. Elle ne sait pas ce qu’elle perd.

Je vais te rajouter dans la marge, qu’elle le veuille ou non.

 

27.

Chère Chris,

Souvent, je rencontre des textes comme une rencontre amoureuse. J’ai envie de me faire belle pour les idées qui les traversent. J’ai envie que les pages me regardent et chuchotent à leur autrice que c’est moi.

Look, it’s her.

She’s the one !

C’est ce qui s’est passé avec Nancy Huston et les pages de Bad Girl. J’ai eu envie d’être d’accord avec elle jusqu’à la fin de mes jours.

Et aujourd’hui j’ai un chagrin d’amour : je crois que je ne suis pas d’accord avec ce qu’elle écrit.

 

28.

Chère Chris,

Laisse-moi le temps de retourner à ma bibliothèque pour vérifier dans le livre de quoi est fait cet amour contrarié.

Elle dit, pour résumer, que la famille est un sujet inépuisable, que la famille est le seul sujet qui vaille la peine.

Je t’avoue que ce sont sûrement mes névroses qui sont tombées amoureuses, pas le moi léger qui veut un mojito et des couchers de soleil.

Je crois que je ne suis pas d’accord avec elle parce que, tu vois, je suis déjà en train d’écrire autre chose.

Je devrais lui écrire, à Nancy, pour lui dire que je préfère que nous restions amies.

 

29.

Chère Chris

À la fin, Dick n’est pas content. Il dit que son droit à la tranquillité n’a pas à être sacrifié sur l’autel de ta créativité.

Je pense qu’il a raison.

Ça me pose problème cependant.

Comment tu fais, toi ?

Comment tu fais avec le conflit ?

Comment tu fais quand il est pas d’accord et que toi tu sais que tu as une œuvre, que cette œuvre mériterait d’être publiée ?

Comment tu trouves le courage de prendre la décision qui va t’ouvrir la porte de la littérature et te fermer celle de l’amour ou de l’amitié – la porte de quelqu’un qui existe, en somme ?

  

30.

Chère Chris,

J’arrive.


Norah Benarrosh-Orsoni

autrice et documentariste radio

Rayonnages

Fictions