Roman (extrait)

Absolutely nothing

Écrivain

Deux photographes, Ramak Fazel et Giovanna Silva, et un écrivain, Giorgio Vasta, parcourent le désert américain. La Salton Sea, un lac à l’agonie, un cimetière d’avions en Arizona, un hippodrome abandonné à Phoenix,… le voyage, pourtant parfois cocasse, rend sensibles la ruine, l’absence, la disparition, « l’entaille par laquelle le temps s’effeuille, comme un oignon qui nous révélerait ce qui est enfoui en lui ». En avant-première de la parution chez Verdier (traduction de Louise Boudonnat) et de la venue de Vasta au Festival du livre de Paris, dont l’Italie est cette année l’invitée d’honneur.

Un
30 septembre 2013

La nuit, avant mon départ pour Milan, je rêve que je suis cambriolé, je veux déclarer le vol mais je n’ai aucune idée de ce qui m’a été dérobé, je sais qu’il me manque quelque chose, je suis incapable de dire quoi, porter plainte est impossible.

Le rêve me revient à l’esprit le lendemain matin alors que je charrie ma valise depuis la station Pyramide jusqu’à la gare de Roma Ostiense. Durant tout le voyage en train j’essaie de me souvenir, je ne me souviens pas, j’insiste, je ne me souviens pas. J’arrive à la gare de Milano Centrale en proie à un fourmillement de pensées, la sensation d’un minuscule espace vide que je ne parviens pas à combler à l’intérieur de mon crâne. En fin d’après-midi, je rencontre Silva, photo­graphe et éditrice ; c’est elle qui prendra en charge notre voyage aux États-Unis. On a rendez-vous près de la piazza Gae Aulenti, on s’assoit dans un bar, on commande deux verres d’eau minérale, on nous les sert avec la rondelle de citron logée sur le bord.

Silva m’explique notre itinéraire et tire de son sac un classeur à anneaux, elle l’ouvre, le feuillette, chaque pochette transparente contient des documents, des autorisations, des listes de contacts, des cartes à grande échelle ou bien détaillées, des photos aériennes des lieux où nous nous rendrons. Du matériel dont j’ai déjà plus ou moins connaissance parce qu’il m’a été envoyé par mail au cours des dernières semaines : je l’ai regardé vite fait, j’ai songé à l’imprimer et puis j’ai oublié.

Tout en continuant à parler du voyage, Silva déplie une grande carte des États-Unis et l’étend sur la table. Je regarde les États colorés, les frontières géométriques, et puis je regarde dehors, à travers la baie vitrée du bar, les buildings et les grues en arrière-plan tandis que Silva colle le bout de son index droit sur la Californie et que, procédant par étapes, elle le fait descendre en direction du golfe du Mexique, et moi je suis ce doigt, de nouveau les buildings, le doigt, le bruissement du doigt sur le papier. Au centre de la carte, il y a un État bleu foncé, presque noir, je me penche au-dessus, c’est le Kansas, il ne fait pas partie des territoires que nous traverserons, nous resterons plus au sud. Sur la surface de la table, le Kansas a l’air d’une déchirure, un trou où toute la géographie peut chuter, ça me rend nerveux, je voudrais boucher le trou, souder les frontières, suturer, ou du moins recouvrir de ma main le vide, j’interromps Silva et je me mets à raconter mon rêve. Elle se tait, s’appuie au dossier de son siège.

Tu as rêvé du voyage, me dit-elle lorsque j’ai terminé.

Je m’appuie moi aussi à mon dossier et j’écoute.

Ou plutôt, ajoute-t‑elle, du sentiment du voyage. Dans la mesure où il y a une cohésion entre ton rêve et ce qui se produira aux États-Unis.

Elle prend son verre, boit une gorgée d’eau.

Tu as rêvé d’un manque, précise-t-elle en serrant son verre entre ses mains, et chercher ce qui manque, explorer les vides, telle sera notre règle.

J’acquiesce d’un signe de tête, elle poursuit.

Au début d’un voyage, c’est naturel d’éprouver une sorte de malaise, et peut-être même de se sentir inadéquat, quelque chose qui dans ton cas s’exprime sous la forme d’un vol onirique, et je dirais que cela reflète une manière très contemporaine d’affronter le voyage, qui n’a plus rien de commun avec un prétendu « enrichissement », voyager est devenu synonyme de renoncement et de désarroi.

Je remue machinalement sur ma chaise ; en même temps, j’incline la tête sur le côté, comme les chiens quand ils essaient de comprendre. Parce que la façon de s’exprimer de Silva – sèche, oraculaire, un mixte de sibylle de Cumes et de Donald Dingue – n’exige pas seulement de la concentration, mais une véritable observation, une posture adéquate.

Mais elle a fini de parler, elle hèle le serveur, elle trace quelque chose dans l’air, l’homme fait signe qu’il a compris, il nous apporte l’addition. Silva paie et se lève, la carte est toujours dépliée sur la table, le gouffre du Kansas au centre. Elle prend son sac, vérifie qu’elle a tout et dit :

Je voulais te demander si pendant le voyage tu ne pourrais pas relayer de temps à autre Ramak au volant ?

Le bourdonnement des conversations tout autour devient plus net, une surface en relief, et j’ai envie d’écouter, de me frotter à la parole des autres, intervenir, suggérer et objecter, être dans la discussion, biaiser, ne pas devoir répondre à cette dernière question.

Je ne peux pas, dis-je en rapprochant ma chaise de la table.

Tu ne veux pas ?

Non, ce n’est pas que je ne veux pas.

Si tu n’as pas envie, je comprends, moi non plus je n’aime pas conduire, c’est pour ça que j’ai pensé —

Je lui coupe la parole : Je n’ai pas mon permis.

De l’autre côté de la table, Silva me fixe, avec ce regard – mi-apitoyé mi-suspicieux – que l’on m’adresse immanquablement lorsque j’avoue que je n’ai pas la moindre idée de comment on démarre une voiture, ce n’est pas par ­désintérêt ou négligence, ou parce que j’aurais éraflé une portière lors de ma première leçon, ce qui m’aurait dégoûté de continuer, préférant une existence de piéton, non, la raison c’est que je ne me suis jamais inscrit à l’auto-école, je n’ai passé ni le code ni l’épreuve pratique : simplement je ne sais pas conduire.

C’est à cause de l’incendie, dis-je pour essayer de me justifier.

L’incendie ?

Le jour où je devais aller à l’auto-école.

Quand ça ?

En septembre 1988, dis-je.

L’incendie, répète-t‑elle.

De la résidence, dis-je, et à ce moment-là je voudrais raconter l’histoire de long en large, comme ça mon incapacité pourrait s’ancrer dans un motif, mais Silva secoue la tête, elle n’a pas le temps, elle doit partir.

Celle-là, tu peux la garder, me dit-elle en montrant la carte des États-Unis sur la table, et elle s’éloigne en direction des tours du Bosco Verticale. Quelques minutes plus tard, le corps imprégné de vols oniriques pleins de regrets, de remords et de mille autres manques, je descends dans le métro, léger et démuni.

 

Deux
1er octobre

Le vol fera d’abord escale à Newark, de là on poursuivra jusqu’à Los Angeles. Je rejoins ma place – Silva est assise à quelques rangées derrière –, je range sous le fauteuil la couverture bleue en tissu fin et le petit coussin rectangulaire, puis je commence à trafiquer l’écran que j’ai devant moi. Après avoir lu les informations concernant le trajet et admiré la magnifique mappemonde rétroéclairée, je passe en revue les films disponibles, je sélectionne Docteur Folamour, je le mets en route. Générique – deux avions liés l’un à l’autre naviguant dans un ciel rempli de nuages –, l’écran devient noir, l’instant d’après le clip de présentation de la United Airlines apparaît : une synchronie parfaite.

Une fois en altitude j’arrête le film, je sors de mon sac à dos le Guida del cercatore d’oro della California, je le feuillette et je songe à la famille anthropophage. J’y pense déjà depuis quelques semaines, peut-être même depuis qu’on a envisagé ce voyage. Je nous vois, Silva, Ramak – que je ne connais pas encore – et moi, vadrouillant avec la jeep, une panne quelque part dans le désert, tout autour le paysage avec ses formes tordues, figées, la matière à la fois minérale et animale, le jaunâtre qui tranche sur l’azur du ciel, l’un de nous qui part chercher de l’aide, des silhouettes menaçantes aux aguets derrière les rochers, d’autres, vêtues de haillons, surveillent dans les broussailles les deux voyageurs qui sont restés à attendre près de la voiture, l’enchaînement des scènes où nous sommes capturés puis assommés, les corps sont transportés un à un jusqu’à une maison, la famille anthropophage veut nous dévorer, la lutte et la fuite, celui qui va mourir et celui qui va s’en sortir, les identités qui se mélangent dans l’estomac et se recomposent en une chose incompréhensible. Je suis bien sûr influencé par les violents films d’horreur des années soixante-dix, et la lecture de ce livre agit aussi sur moi, mais surtout ce guet-apens ne cesse de me revenir en tête, telle une idée simple et nécessaire, avec une légère sensation d’euphorie  comme si la famille anthropophage, qui, dans mon imagination, surgit de très loin, se rapprochant tout doucement pour venir se nourrir d’humains encore immatures, était un cadeau, une épiphanie, l’œuf du temps qui s’ouvrira au cœur du désert pour donner naissance sous mes yeux à une lignée fière et méfiante ­d’ouvriers cannibales.

Après six heures de voyage, à dix mille mètres d’altitude – c’est ce que je lis sur l’écran – et par une température extérieure de moins quarante-cinq degrés, alors que nous sommes en vue de la mer du Labrador, survolant un dernier morceau d’océan Atlantique, je décide de finir de visionner Docteur Folamour, et je trouve que je ressemble à Peter Sellers qui se contorsionne sur son fauteuil roulant avec son monocle noir et son bras artificiel. Quelques minutes plus tard (mais il aurait pu s’écouler des heures), le corps toujours ankylosé, j’essaie de changer de position, je repense à ce qu’on m’a volé dans mon rêve, au vide, au fait que quelque chose me manque et que je ne sais pas ce que c’est, je bascule de cent quatre-vingts degrés sur mon siège, me recroquevillant d’abord d’un côté, puis de l’autre, je renonce, je me remets en position assise, je me calme, tout est flou, je chausse mes lunettes, je les enlève, je me frotte les yeux, autour de moi je ne vois que des fantômes. La dernière partie du voyage, du New Jersey à la Californie, je la passe à regarder Mars Attacks! Le film terminé, je reste à contempler, inerte, l’avion stylisé sur l’écran qui, survolant le continent nord-américain, se fraie un chemin à travers les noms des États et des villes, dans un océan d’étendues de plus en plus lumineuses, tandis que l’Asie, l’Afrique et l’Europe sont dans les ténèbres. En faisant quelques vagues tentatives pour trouver un canal et écouter un peu de musique, je découvre que dans la catégorie rock, il y a L.A. Woman des Doors. Je règle mieux mes écouteurs, je lance la musique, j’écoute, mais tout de suite après j’oublie la chanson et je me concentre sur l’expression L.A., je me dis que je ne l’utiliserai jamais, pas seulement parce que je n’aime pas les diminutifs affectueux et en général tous les qualificatifs intimes, mais surtout parce que Los Angeles, où je vais bientôt atterrir et où je ne suis jamais allé, est très éloignée de moi, et elle le restera, même lorsque dans quelques minutes j’y poserai le pied, dès lors, à cause du respect exigé pour ce qui est loin, la ville sera nommée dans son intégralité, penser à elle et l’appeler L.A. serait simuler une intimité qu’il n’y a pas et qu’il n’y aura jamais entre nous. Par conséquent, Los Angeles, me dis-je, en me ratatinant sur mon siège, pas de L.A., aucune familiarité, juste Los Angeles, et puis la voix de l’hôtesse éclipse la musique, enclenchant le silence technique qui accompagne l’atterrissage ; tandis que je regarde la lame gris étincelant de la piste j’ai l’impression de percevoir l’arrondi de la planète.

C’est la fin de l’après-midi, il fait encore un peu jour au sortir de l’aéroport. Silva a pu se mettre d’accord avec Chrysler qui met à notre disposition un 4 x 4 ; après nous avoir confié les clefs et les papiers, un employé nous accompagne jusqu’à une Jeep Wrangler Sport Unlimited : sous les néons du parking couvert, sa carrosserie est d’un rouge superbe.

Silva prend malgré tout le volant, elle consulte la carte, nous partons. Le long de la chaussée, les palmiers sont fins et très hauts, les lumières miroitent vaporeuses, je vois aussi deux cheminées, une bleue et une rose, fluorescentes, énigmatiques. Il est huit heures du soir lorsque nous arrivons au Beverly Laurel Hotel, 8018 Beverly Boulevard. Nous montons dans nos chambres et nous nous donnons rendez-vous vingt minutes plus tard pour manger un morceau au diner au sous-sol de l’hôtel. Lorsque je redescends, Silva est déjà installée et consulte le menu. La salle a une structure en L, un plafond bas, un long comptoir couleur miel, des banquettes en skaï à carreaux écossais : accroché au-dessus du comptoir, un gros cœur étoilé et rayé mentionne PLEASE TAKE A MENU & SEAT YOURSELF. Lorsque je m’assieds, j’ai l’impression que mon corps, en glissant dans l’espace entre la table et la banquette, prend une consistance inattendue, dos et épaules ont d’un coup gagné en épaisseur, mon torse est plus fort, et, à l’intérieur, ma respiration se transforme en une colonne d’air dur, et quand je me pose sur le similicuir, en provoquant une brève expiration des coussins, les bras et les mains que j’ai devant les yeux et qui tiennent le menu sont les miens mais sont différents, jamais vus auparavant, nets, denses, parfaits. Je dirais « dans le ton », ou bien « accordés », si cela avait un sens. Dès que la serveuse blonde avec son maillot Swingers 1 et sa coiffe en tissu sur la tête s’approche de nous en souriant, tout devient encore plus rond et compact.

Silva, pendant ce temps, m’observe.

Nous commandons tous les deux une salade à la dinde, des frites et des cocas, Silva me demande si durant « la traversée transatlantique » – c’est son expression – j’ai repensé au rêve du cambriolage. Je lui réponds que oui, j’y ai pensé, mais que j’ai tout de même réussi à me changer les idées.

J’ajoute : J’ai un peu dormi aussi.

Elle acquiesce, la serveuse dépose les assiettes sur la table, les verres de Coca-Cola remplis de glaçons.

Le manque est un sentiment intermittent, dit Silva, tandis que la serveuse s’éloigne. Changeant, ambigu  il fait de l’irrégularité sa règle.

Elle prend son verre de coca, elle en sort un petit cube de glace, puis un deuxième, un troisième, elle se fait apporter un verre vide et les met dedans.

Elle poursuit : C’est comme ces peurs qui persistent dans le temps sans jamais se manifester de façon vive, constante, mais sans jamais pour autant disparaître, ou bien comme une foi très profonde et tourmentée, où s’imbriquent naturellement la croyance et le doute, mais aussi une très forte incrédulité.

Je demande : Tu veux dire qu’éprouver le manque est une religion ?

En quelque sorte, répond-elle.

Et c’est aussi une peur.

Oui, dit-elle, mais une peur avec laquelle on peut vivre.

Dans ce cas, dis-je, en observant les glaçons se liquéfier dans le verre, ce malaise sera toujours là ?

Peut-être pas, répond-elle en piquant un morceau de dinde. Mais ça ne doit pas t’inquiéter, ce n’est pas grave. À toi de t’en servir, ajoute-t‑elle.

Je la fixe, interrogateur.

Du malaise, précise-t‑elle. Rends-le utile à ce voyage. Fonctionnel.

J’acquiesce mais je ne suis pas sûr d’avoir compris.

Lorsque la serveuse blonde nous apporte l’addition, Silva sort quelques billets de son portefeuille. Je leur jette un coup d’œil et je ressens un léger choc. J’en prends un – le visage osseux d’Abraham Lincoln imprimé dans un ovale funéraire, son petit bouc, l’inscription WILL PAY TO THE BEARER ON DEMAND FIVE DOLLARS –, j’apprécie le délicat grammage du papier, la solidité du coton et des fibres de lin, le soyeux, et aussitôt, je retrouve par le toucher cette impression de densité, la sensation de quelque chose d’achevé, ainsi qu’une sorte de gratitude sans destinataire, et je comprends que ce dont je suis reconnaissant c’est de la possibilité de « trouver ma place », d’être pour une fois au cœur de ce qui est « pour moi, à ma mesure », et à cet instant Silva me reprend des mains le billet irradiant, le remet sur les autres, me donne rendez-vous le lendemain à huit heures pour rencontrer Ramak, et elle va se coucher.

Je décide de marcher un moment avant de retourner dans ma chambre, je veux attiser un peu plus la fatigue, la rendre émouvante. Alors je flâne entre les constructions basses qui se succèdent le long des boulevards et des avenues, je regarde tout autour de moi et je lis les enseignes lumineuses – ANIMAL CRACKERS, ROYAL CLEANERS, PHOENIX AUTO CRAFT & BODY, PAMPA, GOODWILL – et à force de les regarder je sens mes yeux larmoyer, je reviens sur mes pas et je monte dans ma chambre.

Après un tour par la salle de bains – une photo de Marilyn Monroe encadrée au-dessus des W.-C. – me voilà assis en tee-shirt et caleçon sur le matelas d’un des deux lits king size, dans mon dos un bouquet de coussins-bonbons, mes pieds nus sur la moquette. Je m’allonge sur le lit et j’éteins la lumière, la fatigue nerveuse mêle les bribes appropriées du couplet de L.A. Woman – Motel, money, murder, madness / Let’s change the mood from glad to sadness – à l’image du cercle en fonte grise de la plaque d’égout que j’ai vue tout à l’heure sur le trottoir avec les lettres L.A. WATER imprimées en relief. Ainsi, à la fin de mes premières heures californiennes, les yeux ouverts dans le noir, je sombre mais je ne sais pas si je m’endors.

Giorgio Vasta, Absolutely nothing. Histoires et disparitions dans les déserts américains, photographies couleurs de Ramak Fazel, photographies noir et blanc de Giovanna Silva, traduit de l’italien par Louise Boudonnat, © Éditions Verdier, 2023.

En librairie le 6 avril.

NDLR – Giorgio Vasta dialoguera avec l’écrivain italien Emanuele Trevi (rencontre « Histoires de déserts, histoires de villes »), le samedi 22 avril, à 17 h, au Grand Palais Éphémère, dans le cadre du Festival du Livre de Paris. Il est aussi l’invité du festival Italissimo le 20 avril.

 


Giorgio Vasta

Écrivain