Nouvelle

Le jour où Médée m’a aidée à avorter

Écrivaine

Mexico Médée est le deuxième recueil de nouvelles de l’écrivaine mexicaine Dahlia de la Cerda, dont Cécile Dutheil écrivait dans nos colonnes, à propos de Chiennes de garde (2024), qu’elle « se fraye un chemin risqué entre hyper-réalisme et outrance ». Gothique, païenne, vulgaire et toxique est la revanche des femmes au royaume de la mort. À paraître aux Éditions du sous-sol dans la traduction de Lise Belperron.

C’était un samedi. Je regardais par la fenêtre de mon appartement du cinquième, dans le quartier de San Judas Tadeo, plus connu sous le nom de La Judas. J’étais en train de nettoyer le masque de clown de Jordán avec un coton-tige et de l’alcool. Je venais de décrasser un masque de lapin blanc en peluche, terrifiant, avec des petites oreilles roses, des yeux verts et des dents toutes tordues comme celles d’un piranha. C’était son masque préféré (est-ce que je peux toujours dire « c’est » ?). Je sais pas, meuf, j’ai encore l’espoir qu’il revienne, qu’un jour un numéro inconnu m’appelle et que ce soit lui, qu’il me dise qu’il va bien, que je lui manque et qu’il va bientôt rentrer.

Mais ça fait déjà quatre mois.

La dernière fois que je l’ai vu il m’a rapporté tous ses masques et trois tenues de travail, il m’a demandé de jeter les fringues à la poubelle et de nettoyer les masques si j’en avais l’occase. L’occase, je l’ai pas eue. La grossesse m’a explosée tout le premier mois. Ensuite il est pas venu pour son week-end de repos, meuf, l’angoisse que j’ai eue ! Je sais pas si c’était un mauvais pressentiment ou quoi. Il était censé arriver le vendredi soir, mais il est jamais rentré. Le jeudi midi il a arrêté de répondre à mes messages. J’ai pensé qu’il était parti s’éclater avec une de ses collègues de travail, meuf, non, non, non. Le stress, le flip, le seum. Le samedi est arrivé, le dimanche, toujours rien. Que dalle, pas un signe. Quand je l’appelais je tombais direct sur le répondeur, chelou, meuf, parce que Jordán, il est accro à son portable. Mon dernier WhatsApp lui est parvenu le jeudi à treize heures. Je lui ai envoyé une centaine de messages, je l’ai appelé facile trois cents fois, et rien. Le dimanche j’ai appelé Sardis, son meilleur ami et collègue de travail, et il m’a pas répondu non plus, meuf. Du coup j’étais sûre qu’il était pas en train de s’éclater. Tout mon corps a frissonné, j’ai fondu en larmes.

J’ai envoyé un message au Lieutenant en Chocolat, mon


[1] Pollitos de colores : poussins artificiellement teints, vendus sur les marchés pour servir de jouets ou d’animaux de compagnie, qui meurent prématurément à cause des produits toxiques utilisés pour la teinture ; le terme désigne aussi les narcotrafiquants (tueurs à gages ou guetteurs), précisément à cause de leur fin tragique et prématurée. Toutes les notes et le glossaire sont de la traductrice.

[2] Journaliste, expert autoproclamé en ovnis, qui a affirmé en 2023 avoir découvert deux cadavres d’extraterrestres à Cuzco, au Pérou. Il s’est avéré que c’était une supercherie grossière.

[3] Corrido : chanson mexicaine traditionnelle, inventée à l’époque de la Révolution mexicaine, qui raconte une histoire, souvent sous une forme épique.

[4] La Main velue, célèbre émission de radio mexicaine que les auditeurs appellent pour raconter leurs histoires d’horreur.

[5] Nagual : être mythologique de nature double, à la fois humaine et animale, qui a pour fonction de maintenir l’ordre des espaces sacrés et de châtier ceux qui transgressent les interdits religieux.

[6] Chaneques : créatures légendaires du folklore mexicain, “qui habitent les endroits dangereux” ou “propriétaires de la maison” en nahuatl, considérées comme les gardiens de la nature.

[7] Corrido bélico : type de corrido caractérisé par la violence et l’apologie de la drogue et des narcos.

[8] Chacal, chacalito : d’abord utilisé par les hommes gay à Mexico, pour parler de jeunes garçons des milieux populaires, souvent racisés, au corps sculpté par des emplois physiques, le terme a fait l’objet d’une réappropriation par les principaux intéressés et s’emploi aujourd’hui de façon plus large pour désigner un beau gosse des quartiers populaires, un peu voyou sur les bords.

Dahlia de la Cerda

Écrivaine, Activiste féministe

Rayonnages

FictionsNouvelle

Notes

[1] Pollitos de colores : poussins artificiellement teints, vendus sur les marchés pour servir de jouets ou d’animaux de compagnie, qui meurent prématurément à cause des produits toxiques utilisés pour la teinture ; le terme désigne aussi les narcotrafiquants (tueurs à gages ou guetteurs), précisément à cause de leur fin tragique et prématurée. Toutes les notes et le glossaire sont de la traductrice.

[2] Journaliste, expert autoproclamé en ovnis, qui a affirmé en 2023 avoir découvert deux cadavres d’extraterrestres à Cuzco, au Pérou. Il s’est avéré que c’était une supercherie grossière.

[3] Corrido : chanson mexicaine traditionnelle, inventée à l’époque de la Révolution mexicaine, qui raconte une histoire, souvent sous une forme épique.

[4] La Main velue, célèbre émission de radio mexicaine que les auditeurs appellent pour raconter leurs histoires d’horreur.

[5] Nagual : être mythologique de nature double, à la fois humaine et animale, qui a pour fonction de maintenir l’ordre des espaces sacrés et de châtier ceux qui transgressent les interdits religieux.

[6] Chaneques : créatures légendaires du folklore mexicain, “qui habitent les endroits dangereux” ou “propriétaires de la maison” en nahuatl, considérées comme les gardiens de la nature.

[7] Corrido bélico : type de corrido caractérisé par la violence et l’apologie de la drogue et des narcos.

[8] Chacal, chacalito : d’abord utilisé par les hommes gay à Mexico, pour parler de jeunes garçons des milieux populaires, souvent racisés, au corps sculpté par des emplois physiques, le terme a fait l’objet d’une réappropriation par les principaux intéressés et s’emploi aujourd’hui de façon plus large pour désigner un beau gosse des quartiers populaires, un peu voyou sur les bords.