Roman (extrait)

Chair

Écrivain

Lauréat du Booker Prize 2025 avec Chair, le britannico-hongrois David Szalay aurait déclaré avoir voulu se pencher sur « la vie en tant qu’expérience physique, sur ce que signifie être un corps vivant ». Le sexe, auquel il est initié dans ces premières pages inédites, la prison, la guerre en Irak… le corps d’István, qui finalement revient en Hongrie après Londres, semble, quant à lui, étranger à lui-même. À paraître chez Albin Michel, traduit par Benoît Michel.

1

L’année de ses quinze ans, sa mère et lui s’installent dans une autre ville et il intègre un nouveau lycée. Ce n’est pas un âge facile de ce point de vue – l’ordre social de l’établissement est déjà bien établi et il a des difficultés à se faire des amis. Au bout d’un certain temps, il finit par se lier avec un autre individu solitaire. Parfois, après les cours, ils vont traîner ensemble au centre commercial à l’occidentale qui vient tout juste d’ouvrir.

« Tu l’as déjà fait ?

— Non.

— Moi non plus », dit son ami, donnant à cet aveu une allure de facilité. Il a une manière simple et naturelle de parler de sexe. Il raconte à István sur quelles filles du lycée il fantasme et ce qu’il leur fait dans ses fantasmes. Il dit qu’il se masturbe souvent, quatre ou cinq fois par jour, ce qui donne à István le sentiment de ne pas être à la hauteur car lui ne le fait habituellement qu’une ou deux fois. « C’est sans doute que t’as pas une super libido », lui dit son ami lorsqu’il le lui avoue.

C’est peut-être vrai, pour ce qu’il en sait.

Il ne sait pas comment c’est pour les autres.

Il n’a que sa propre expérience.

Un jour, son ami lui dit qu’il l’a fait avec une fille qui habite de l’autre côté de la voie ferrée.

L’annonce est déroutante.

István écoute son ami lui décrire, de manière assez détaillée, ce qui s’est passé. Il essaie de savoir s’il dit vrai ou s’il ment. Il préférerait que ce soit un mensonge, mais il se dit que c’est sans doute la vérité. Certains aspects de son récit semblent trop spécifiques, trop étonnants, pour qu’il les ait inventés.

Puis, quelques jours plus tard, son ami dit qu’il a parlé avec la fille et qu’elle a dit qu’elle le ferait aussi avec István.

« T’es sérieux ?

— Ouais. »

István ne sait pas si ça signifie qu’ils vont faire ça ensemble, tous les trois, ou s’il va le faire seul avec la fille.

Il a trop peu confiance en lui pour poser la question.

Le même jour après les cours, ils traversent la passerelle au-dessus de la voie ferrée.

Il commence déj


David Szalay

Écrivain