Roman (extrait)

L’art de disparaître

Écrivaine

M., écrivaine en exil, est dans un train vers un festival littéraire – où, elle le sait, en ces temps de guerre, elle intéresse moins pour ses œuvres que pour son origine russe. Mais le voyage semble ne jamais arriver à destination. On a le temps de décliner mille manières de disparaître. Puis le train s’arrête, pour cause de grève, dans une ville perdue. Le prochain roman de l’autrice du remarqué En mémoire de la mémoire paraîtra chez Stock, dans la traduction d’Anne Coldefy-Faucard.

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L’endroit où vivait désormais M. regorgeait de bêtes (notamment d’oiseaux, dont des hérons qui volaient presque en rasemottes au-dessus des lacs, de sorte que l’on pouvait observer en détail leur constitution fragile) et d’humains, les seconds paraissant avoir une idée assez floue de ce qu’il convenait d’attendre des premières. Un jour qu’un renard avait déchiqueté un cygne devant des enfants qui jouaient sur l’herbe de la rive, on avait discuté, à table, du culot de l’animal et quelqu’un avait déclaré qu’un tel comportement était inadmissible et qu’il fallait faire quelque chose. Comment convenait-il de contenir la cruauté naturelle du renard ? M. n’en avait pas la moindre idée, elle s’était donc abstenue de prendre part à la conversation, craignant de montrer par trop sa proximité avec les mœurs de ces humains qui mangent du vivant sans se soucier un instant de ceux qui les voient de l’extérieur.

Il y avait là, d’ailleurs, des gens qui savaient pertinemment ce qu’il en était et se montraient méfiants. Un jour que M. fumait une de ses coupables cigarettes sur un banc masqué par des buissons, une femme menue, grisonnante, s’était extirpée du fourré voisin et avait exigé des explications sur son occupation du moment. Elle avait tout d’un personnage officiel, certes un peu fripé ; elle portait un uniforme visiblement sur mesure, sorte de combinaison brillante munie de petites épaulettes, et elle avait aussitôt exhibé une carte enveloppée de papier cellophane, néanmoins vaguement délavée par l’humidité ambiante. En réponse, l’écrivaine n’avait à montrer que sa cigarette ; toutefois, quelque chose, dans son allure, devait témoigner de sa fiabilité, car la dame en uniforme avait décelé en elle une alliée potentielle. Tout bien considéré, elle avait pour activité et principal souci la protection des cygnes du lieu, qui voguaient de lac en lac, éduquant leurs petits et stupéfiant les passants par leur taille gigantesque et leur blancheur. Elle n’était donc pas là à se pr


Maria Stepanova

Écrivaine, Poète, journaliste, essayiste