Poésie

Poèmes de Czernowitz (1938-1945)

Poète

En primeur de leur publication au Seuil, voici les poèmes qui ouvrent le premier ensemble complet de la poésie écrite par Celan quand il s’appelait encore Antschel. En 1938, il est un jeune homme. En 1945, il a survécu à la Shoah, et partira peu après en France. Il était né en 1920 à Czernowitz, ville alors roumaine (aujourd’hui ukrainienne). Jean-Pierre Lefebvre a traduit de l’allemand et recueilli cette œuvre de jeunesse, de camp, et aussi d’amour.

Vœu

 

Des racines s’incurvent :

Là-dessous

vit sans doute une taupe…

ou un nain…

ou rien que de la terre

et un filet d’eau d’argent…

 

Mieux vaudrait mieux du sang.

 

 

Et même d’être seul est trop peu pour des larmes

quand mille feuilles peignent et repeignent vers toi

les mèches ruisselantes d’un discret mal du pays…

 

Celles qui se taisaient plus fort vont puiser dans le cercle

qui nimbe ton écoute, et chassent de son appui

le sommeil de ta solitude dans la blancheur.

 

Car tout délire obscur est dans la claire lumière aujourd’hui ;

et dans un frôlement les phalènes ont fait partir des migrations

dans ton destin jusqu’alors ignorant

 

des tessons et des cruches de cendres.

On prend peur il est vrai de l’entendre se briser,

mais il est trop clair pour que s’y joignent des larmes…

 

 

Dans le parc

 

Nuit. Et tout est là :

le lac, les arbres, la barque ;

les ronds dans l’eau…

 

Blanche

une lueur frôle le saule :

une fille

qui se hâte.

 

L’unique cygne passe devant nous.

 

Et si quelque étoile tremblante

s’écalait de sa coque de feu

et tombait dans le lac ?

Sur la rose d’eau ?

 

Le rouge-gorge périrait-il ?

 

 

Aucun tâtonnement désancré ne perturbe la main

et le mal du pays répandu dans la nuit porte en tremblant

la détresse de prières mains jointes vers le rougeoiement

dans l’anxiété de tes traits, plus sombrement tendus !

 

Les souffles trop peu sûrs retiennent leurs vrilles

dans la pente de ton visage ;

Et pour les effondrés, il tend devant les rêves,

une sollicitude discrètement peignée de lumière.

 

Mais ceux-ci tout à coup jaillissent du clair repos

et bien souvent sur eux le pourpre rabat un habit

de périls et de traversées et d’action sans rivage…

 

Ceux qui ainsi se sont échappés du repos, jamais tu ne les rejoindras

au pays des fourrés et l’emphase, abrupts et colorés —

Car tu es quiétude, mère, la lueur des tréfonds.

 

Fête des mères 1938.

 

 

La mère qui sans bruit nous guérit, de tout près,

nous effleure d’un doigt affaibli par le soir,

nous rend


Paul Celan

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