Le Communiste
«Comment je l’ai connue ? Tu n’en as pas même une petite idée ? J’imagine que tu t’es renseigné avant de venir aspirer les derniers souffles d’un vieil homme. Tu as de la chance que j’aie encore toute ma tête. J’ai peut-être besoin d’aide pour me rendre aux toilettes, mais je suis une vraie mémoire ambulante. C’est grâce au métier. Je ne connais pas de meilleur antidote à la sénilité. À l’heure du jugement, si on me reproche des fautes qui ne sont pas les miennes, je pourrai prouver qu’il y a erreur sur la personne.
Je l’ai connue dans une émeute ou, plutôt, c’est là que je l’ai rencontrée. En ce temps-là, j’arrivais dans des endroits où je n’avais jamais mis les pieds, mais où je devais me conduire comme si j’avais toujours fait partie du paysage. Une émeute est idéale pour ça. Une émeute, ce sont avant tout des corps, des corps qui s’apprivoisent dans la violence. Si on est dedans, c’est qu’on a décidé d’être solidaire des autres. Alors les identités deviennent encombrantes, une source de vulnérabilité. Et personne n’aime se sentir vulnérable devant une charge de police.
On était en septembre 1933. Je m’étais mêlé à une cinquantaine de mineurs qui formaient un piquet de grève autour de la Chambre de commerce de Rouyn. Quelques militants communistes s’étaient joints à eux. À cette époque, s’il y avait plus de trois ouvriers mécontents quelque part, les communistes n’étaient jamais loin. Des travailleurs commençaient par réclamer dix minutes de pause supplémentaires puis, en moins de temps qu’il n’en faut pour chanter le premier couplet de L’Internationale, ils se retrouvaient à lutter au nom du genre humain tout entier. On ne pouvait pas la rater : sa tête dépassait au-dessus de la foule, et son regard portait bien au-delà du cordon de policiers. Ma première impression a été de me dire que certaines personnes peuvent exister dans ce monde en voyant quelque chose que les autres ne voient pas, et que ce don, si on peut l’appeler ainsi, est aussi un fardeau.
Les mineu
