Roman (extrait)

La piqûre d’abeille

Écrivain

Dans la famille Barnes on demande le père, concessionnaire de voitures devenu survivaliste, la fille, partie étudier hors de cette bourgade irlandaise peuplée de « tronches-de-patate » et sombrant dans les beuveries, ou la mère ou encore le fils. L’auteur de Skippy dans les étoiles a écrit l’histoire chorale d’une débâcle de la perception de l’avenir, pas seulement éco-anxieuse. À paraître chez Albin Michel, traduit par Pierre Demarty.

1

Dans la bourgade d’à côté, un homme avait assassiné tous les membres de sa famille. Il avait cloué les portes pour qu’ils ne puissent pas s’échapper ; les voisins les avaient entendus courir d’une pièce à l’autre en hurlant et en le suppliant de les épargner. À la fin, il avait retourné l’arme contre lui.

Tout le monde ne parlait que de ça – quel genre d’homme est capable de faire une chose pareille, quels secrets doit-il cacher ? Le tourbillon des rumeurs allait bon train : il était question de liaisons, d’addiction, de fichiers dissimulés dans son ordinateur.

Elaine se contenta de déclarer qu’elle était surprise que ça n’arrive pas plus souvent. Les pouces glissés dans les passants de son jean, elle regardait la morne rue principale de leur petite ville. C’est vrai quoi, dit-elle. Faire ça ou autre chose.

Elaine et Cass s’étaient rencontrées en TP de chimie, le jour où la première avait renversé de l’iode sur la plaque d’eczéma de la seconde. C’était un accident ; elle avait pleuré encore plus fort que Cass et insisté pour l’accompagner à l’infirmerie. Depuis, elles étaient inséparables. Tous les matins, Cass passait la prendre devant chez elle et elles se rendaient ensemble au lycée. À midi, elles retroussaient leurs jupes longues et déambulaient dans les allées du supermarché en écoutant de la musique sur le portable d’Elaine et en mangeant des croissants du rayon boulangerie dont il ne restait plus une miette le temps qu’elles arrivent à la caisse. Le soir, elles allaient faire leurs devoirs tantôt chez l’une, tantôt chez l’autre.

Cass avait l’impression de connaître Elaine depuis toujours ; ça n’avait aucun sens de se dire qu’à une époque elles n’étaient pas amies. Leurs vies se ressemblaient tellement que c’en était presque inquiétant. Elles appartenaient toutes les deux à d’éminentes familles de la ville : le père de Cass, Dickie, était le propriétaire de la concession Volkswagen locale ; celui d’Elaine, Big Mike, était entrepreneur et éleveur de bétail. E


Paul Murray

Écrivain