Les porteuses d’eau
Affluent no 22
Betty Davis
L’intellectuelle érotique
Quand ils disent qu’elle était en avance sur son temps, ce qu’ils entendent en réalité, c’est que tout ce qu’ils aimaient en elle était tout ce qu’ils haïssaient. Qu’elle dut leur apprendre à l’aimer. Comme des papillons de nuit attirés par la lumière au point de s’y précipiter, éclipsés par l’objet même de leur désir. Racontant ensuite la rencontre comme un affrontement. À certains égards, peut-être était-elle précisément cela. Cependant, c’est contre nous que nous nous battions ; elle n’a fait que nous montrer le chemin, nous guider doucement vers nous-mêmes, comme le fait une mère à son meilleur. Pas par la force, mais par la tendresse. Et quand une mère a de l’amour pour elle-même, nous apprenons à nous aimer, nous aussi.
Betty Mabry Davis passa ses années de formation en Caroline du Nord auprès de sa grand-mère. Une femme sans entraves, probablement née entre 1895 et 1905, dont la ferme était abondamment ornée de lumières, de couleurs criardes, et de blues. Par ses origines autochtones et africaines, elle recelait en elle-même l’essence de l’Amérique. Et l’Amérique, malgré tous ses défauts, est la petite sœur rebelle de l’Angleterre.
Buella Blackwell enseigna à sa petite-fille ce que cela voulait dire, de laisser parler le blues. Quand la jeune Betty lui posait des questions, elle lui passait un disque en guise de réponse. Et Betty revint toute sa vie à ces disques – Muddy Waters, Bessie Smith, Big Mama Thornton –, qui chaque fois lui permettaient de mieux comprendre ce qu’avait voulu dire sa grand-mère. Elle faisait des soirées blues dans son salon et dansait avec toutes les parties de son corps, portant semblait-il tous ses bijoux à la fois, s’efforçant d’incarner l’immensité de son intérieur. Et encourageant les autres aussi à se retourner comme un gant. À tout laisser tomber au sol. Tout ce poids. Laisser le blues le porter.
Avant d’être assez grande pour accompagner sa grand-mère, la petite Betty attenda
