Palerme
En 2001, tout juste passé la trentaine, j’ai commencé à faire l’expérience d’une métamorphose. Quand je parlais à quelqu’un, tout d’un coup mon propos s’emballait ; j’essayais de le maîtriser mais en vain, les phrases s’étiraient hors de ma bouche, de plus en plus filamenteuses, la syntaxe se cabrait, ruait et finissait par me désarçonner, alors, très gêné par la façon dont mon interlocuteur me regardait, je devenais muet et je baissais les yeux, j’étais accablé mais je sentais aussi que j’étais content que mes paroles se dissolvent, car tel est leur destin après tout. Ces épisodes de convulsion et de dissipation du langage étaient annoncés par une sorte d’aura : au moment où la crise se déclenchait, mes lèvres tremblaient, mes pommettes saillaient, ma mâchoire inférieure se contractait, mon regard se liquéfiait : durant quelques secondes encore je disais – qu’est-ce que je voulais dire ? – et puis je me rendais compte que je ne disais plus rien, la phrase se volatilisait, l’air me sifflait dans la bouche. En présence des autres j’ai généralement tendance à me taire, mais cette impossibilité à rester sereinement dans le langage avait des répercussions, ma physionomie s’en trouvait modifiée mais aussi ma posture et mon allure, me transformant en un individu lignifié : fibreux, sclérosé, peu flexible sans être toutefois inflexible ; j’étais pris d’une raideur articulaire et émotionnelle ; mes mouvements semblaient tordus, mécaniques et segmentés, comme s’il n’y avait aucune liaison entre chacun de mes membres mais au contraire une succession de ruptures ; quand il ne se dérobait pas, mon regard était erratique ; ma pensée souvent incongrue : les mots, quand ils venaient, étaient inconsistants, j’étais même un peu menteur mais, juste comme ça, instinctivement, sans calcul ; toujours – que ce soit seul ou bien avec les autres – en décalage ou à contretemps : maladroit, bizarre, farfelu, faux, incohérent. Du reste, je me plaisais à croire que le lendemain les choses s’ar
