Récit

Encagement

Historienne

Deux petites filles de 7 et 10 ans face à l’emprise d’une secte bouddhiste sur leur mère. C’est ce que raconte l’historienne Pauline Peretz, qui fut l’une des deux enfants. Une femme rompt avec le monde mais laisse envahir sa maison, où vivent ses filles avec elle, par la Soka Gakkai. Les enfants comprennent sans que les adultes n’aient besoin (voire n’aient l’idée) de leur expliquer. C’est le récit de leur résistance.

Elle a fermé la porte de la salle de bains derrière elle. Tourné son visage vers le miroir pour trouver de la force dans son regard. Et s’est mise à égrener la dizaine de syllabes écrites sur le papier qu’elle tient dans la main. Depuis peu, elle comprend ce que les caractères écrits en chinois archaïque signifient : « hommage au sutra du lotus de la bonne loi ». Dans cette langue qu’elle ne connaît pas, venue d’un pays qu’elle ne connaît pas, les sons accrochent, la voix chancelle par endroits, elle butte, elle manque encore de souffle. Elle s’est laissée convaincre que répéter ces syllabes lui redonnerait la confiance et la force qui se sont évaporées d’elle. Elle n’arrive plus à se lever le matin, plus vraiment à s’occuper de ses filles, difficilement à faire cours à la fac. On lui a dit que si elle récitait en y mettant tout son cœur, elle pourrait elle aussi participer à la révolution humaine.

Derrière la porte de la salle de bains, deux enfants observent. Qu’est-ce qui prend à leur mère ? Combien de temps cela va durer ? Avant, elle pleurait ; désormais elle émet des sons inintelligibles. Pendant ces moments chaque jour plus longs, elle n’entend plus les bruits de l’appartement. Elle est coupée ; ailleurs. Quand ses filles l’interrogent, elle répond que ces mots chantés vont l’aider à aller mieux, qu’elle pourra être une meilleure mère, une meilleure personne. Elles mettent un peu de temps à lier cette nouvelle habitude avec la fréquentation de la boutique chinoise de la petite rue voisine. Hélène Y*** y vend des vêtements, des objets asiatiques, et des nems délicieux qu’elle fabrique dans son arrière-boutique. En bon agent recruteur de la Soka Gakkai, elle y a également installé un autel pour encadrer la pratique des nouveaux convertis du quartier. Notre mère s’est mise à y aller régulièrement pour y trouver une part du dîner. Cette femme a très vite senti la faille. Elle a ferré la proie et ne l’a plus lâchée. À quelques dizaines de mètres de notre apparteme


Pauline Peretz

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