Roman (extrait)

Une plume

Écrivaine

Les manifestations continuent. Nous continuons nous aussi, après les bonnes feuilles de dimanche dernier, à suivre Coup d’État (à paraître au Cercle ouvert), qui rassemble 10 novelas de 10 auteur.e.s. Chacun.e, sous un angle différent, a imaginé la situation dans laquelle le directeur de la police tente son coup : en février 2027, est décrété que les admissions aux urgences coûteront 30 € ; siffler devient alors le signe de ralliement de protestations massives et dramatiques. Dans cet extrait du roman de Maylis de Kerangal, on comprend, du point de vue de la plume de la Première ministre, comment tout a commencé. Précis et implacable.

L’entrée dans l’hôpital franco-musulman Avicenne se fait par une porte d’enceinte monumentale de style néo-mauresque — l’un des architectes de l’hôpital, Maurice Mantout, a travaillé sur la Grande Mosquée de Paris, il faudrait que tu ailles voir là-bas, c’est quand même là où tout a commencé — ouvrant sur une grande cour avec, au fond, un long bâtiment à arcades. Une banderole bardait toute la largeur de la façade : hôpital pour tous menacé = vies en danger = gvt assassin. J’ai vu Esther se tendre, et relire précipitamment ses notes tandis que la voiture freinait devant l’allée qui menait au bâtiment principal. Personne ne nous attendait, hormis quelques journalistes équipés de casques et de micros, et qui, nous voyant arriver, sont rentrés précipitamment. Qu’est-ce qu’ils foutent là ? J’avais dit que je ne voulais pas de journalistes, c’est Samama qui a prévenu ? Esther a pesté, avant de sortir élégamment de la voiture, comme on lui avait certainement appris à le faire, les pointes de pied tendues en décalé, puis elle a patienté devant la vilaine pelouse, donnant à Klionis le temps d’aller chercher le directeur de l’hôpital à l’intérieur, lequel est arrivé en serrant les fesses, l’air sombre : la mesure a été mal reçue, je ne vous apprends rien, les personnels sont très remontés. Je me tenais à trois mètres derrière, pétrifiée, et me récitais intérieurement la prise de parole rédigée pour Esther, quelque chose de chaleureux et de bref axé sur la protection et le respect du travail des personnels, espérant qu’elle n’oublie pas d’appuyer sur les syllabes finales des mots « soutien », « responsabilité », « engagement ». J’ai repensé à la phrase que Perc et La Rouelle avaient imposée à la dernière minute, en fin d’allocution : « Ce forfait n’est pas destiné à exclure, mais à inclure mieux ; il n’est pas destiné à imposer, mais à organiser mieux ; il n’est pas destiné à réduire un droit universel et fondamental, mais au contraire à l’appliquer mieux, dans un hôpital lib


Maylis de Kerangal

Écrivaine