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Théorie queer, la frustration doit changer de camp

Politiste

Face à des mouvements réactionnaires qui désormais s’accommodent très bien du langage de la reconnaissance et de la diversité et n’hésitent plus à se présenter comme des minorités opprimées, la « théorie queer » apparaît plus que jamais précieuse pour ceux qui veulent clamer leur appartenance et, dans le même temps, critiquer cette appartenance.

Né à New York en 1990, le mouvement Queer Nation a transformé les formes de la mobilisation sociale : ses militant/es se sont emparé/es de l’espace public, non pour demander une forme de reconnaissance mais pour y faire vivre une présence singulière. « We’re here. We’re queer. Get used to it ! » (« On est là. On est des tatas. Il va falloir vous faire à ça ! ») En utilisant le terme « queer » qui signifie en anglais pédé, tapette, et plus généralement, tordu/e, pervers/e, ils/elles ont affirmé haut et fort être ce qui leur était reproché. Ils/elles ont donné corps à ce que Derrida appelait « le présent de la présence », c’est-à-dire une présence intransitive. Être là. Sans chercher à convaincre ou attendre une quelconque validation. Présence qui conditionne l’hospitalité. Queer Nation a ainsi déplacé le sens de la responsabilité pour autrui. Le sujet minoritaire n’avait plus à expliquer son mode de vie, voire à le justifier. C’était désormais au sujet majoritaire qu’il incombait de faire un travail de traduction, avec le risque de rater quelque chose et d’être déchu de sa toute-puissance. Car exclure, c’est voir un monde s’échapper. C’est être placé/e en situation de dépendance épistémique par l’effet même de l’exclusion que l’on a générée. Queer Nation a donc accompli bien plus qu’une réappropriation de l’injure ; il a fait de la frustration une arme politi...

Bruno Perreau

Politiste, Professeur au Massachusetts Institute of Technology