O Opinion

Société

La méritocratie ou l’envers de la démocratie

Philosophe

En apparence consistante, la notion de mérite pèche par défaut de justesse et de justice : quiconque se proclame méritant est en réalité un ingrat, car il oublie sa dette envers les autres. La méritocratie accorde prix aux uns et mépris aux autres, consacre les uns et massacre les autres. Fondée sur la raison du plus fort, elle constitue l’envers de la démocratie.

Dans la société actuelle, où la reproduction sociale bat son plein, les transclasses, qui franchissent les barrières de classe et connaissent une trajectoire économique, politique et culturelle, différente de leurs familles, sont souvent enrôlés dans le cadre de l’idéologie méritocratique comme des exemples à imiter ou à éviter, selon qu’ils accroissent ou perdent leur capital initial. La récupération politique des destinées singulières par la classe dirigeante a pour but de montrer qu’il n’y a pas de fatalité, que chacun est responsable de son sort et que tout dépend en dernier ressort de ses propres efforts.

On comprend bien tout l’intérêt d’une telle démarche. D’une part, elle permet de soutenir que l’ordre social est juste, parce qu’il reflète les qualités réelles de chacun et ne fait que sanctionner les mérites de ceux qui connaissent une ascension et les fautes de ceux qui stagnent ou chutent, par paresse, négligence ou mauvaise volonté. Elle conforte ainsi la classe dominante et fragilise la contestation en l...

Chantal Jaquet

Philosophe, Professeure à Paris 1 Panthéon-Sorbonne