Société

0-, 1- complotisme : mise en scène et montage de la peur

Philosophe, écrivain

La lutte contre le Covid-19, tout comme celle contre le terrorisme, ont été présentées, au plus haut sommet de l’ État, comme une guerre contre un « ennemi invisible ». Réassigner l’angoisse de ce qui échappe à notre contrôle à une existence malveillante, que l’on peut pointer mais que l’on ne peut jamais saisir, cela s’apparente à du 0-complotisme : un complotisme dont l’objet est vide. À cela répond un complotisme au sens propre, le 1- complotisme, qui identifie l’ennemi, lequel ne peut être qu’un leurre. Le 0- et le 1-complotisme se répondent alors indéfiniment, sans jamais sortir de la peur.

Je veux retrouver la phrase exacte. Je me souviens que Jean Castex, dans son intervention au journal télévisé, parlait d’ennemi invisible à propos du terrorisme. L’expression m’a frappé, parce que le président Macron l’employait aussi au printemps dernier pour qualifier le coronavirus qui nous frappe: « Nous sommes en guerre – disait-il – contre un ennemi invisible … ce virus ». Il marquait un temps d’arrêt, hésitant sur la nature de l’ennemi invisible, comme si celle-ci restait toujours à spécifier et n’importait pas beaucoup.

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Six mois ont passé, un peu plus. La pandémie a connu un pic, puis s’est ralentie, puis a repris de la force, c’est la deuxième vague que nous attendions, nous sommes toujours en guerre, en guerre contre un ennemi invisible, qui n’est plus, ou plus seulement, le virus. Quel sens donner à cette métamorphose ou ce dédoublement ? Comment opère l’ennemi invisible qui pénètre ainsi dans notre monde familier ?

Chacun se souvient du plan de Psychose, le film d’Alfred Hitchcock, quand Janet Leigh est assassinée dans sa douche. La caméra entre dans la salle de bain, prenant le point de vue de l’assassin puis, lorsque le rideau de douche est tiré, se fixe sur le visage de la femme, qui voit ce que nous ne voyons pas : elle crie. L’assassin nous reste invisible. Certes, c’est une mise en scène destinée à nous faire peur. Hitchcock aurait pu finalement insérer un plan avec le visage, ou la silhouette, de Norman Bates, armé d’un couteau. La scène aurait été entièrement différente.

La nouvelle de Maupassant Le Horla, fait également intervenir un ennemi invisible. Le narrateur est poursuivi par un être mystérieux, venu de l’étranger. Ce serait un bateau, en provenance du Brésil, qui l’aurait amené. Il est invisible. Il est insaisissable bien qu’il puisse lui-même prendre un verre de lait et le boire. Il conduit au suicide le narrateur, qui, après avoir mis le feu à sa maison, voit dans sa propre mort, la seule façon d’échapper au Horla. Le Horla n’est jamais là, là où l’on voudrait le prendre dans le champ de la perception. Il est hors-champ mais, à la différence de l’assassin de Psychose, il est hors de tout champ : impossible de tourner le regard sur lui.

Le doigt de l’invisible

Il me faut commencer par retrouver la phrase exacte du Premier ministre. Je tape donc dans la barre de recherche Youtube, « Castex journal télévisé », je sélectionne les vidéos d’après leur date. Toute une liste s’affiche. Les six vignettes se ressemblent et portent à peu près la même légende : « Jean Castex fait un doigt d’honneur aux français ». L’image montre Jean Castex, sourcils froncés, une sorte de rictus aux lèvres tendant le majeur. À dire vrai, rien n’indique sur l’image à qui il ferait un doigt d’honneur. Ce pourrait être aussi bien à la journaliste en face de lui, ou à un ennemi invisible, un ennemi qui lui seul verrait mais qui resterait invisible pour nous.

J’oublie l’objet initial de ma recherche et je clique. Je me demande s’il s’agit d’un montage ou bien si, dans un geste malencontreux, le premier ministre a effectivement tendu son majeur, accompagnant ce mouvement du regard hostile qui lui convenait. Je clique même plusieurs fois, parce que les premières vidéos ne me donnent pas de réponse.

L’une d’elles est un remix. Ces deux ou trois secondes durant lesquelles le Premier ministre lève le doigt du milieu sont montées en boucle pendant qu’une voix, qui n’est pas sienne et que je ne reconnais d’abord pas, dit : « Ce que vous proposez, comme d’habitude, c’est de la poudre de perlimpinpin ». La voix n’est pas synchronisée au mouvement des lèvres. Il est impossible de croire que Jean Castex articulerait ces mots. Pourtant, la vidéo se trouve en haut de la liste Youtube.

La morale en est claire. Jean Castex est en train de parler du terrorisme islamique et d’indiquer les mesures que le gouvernement s’apprête à prendre. La voix lui répond par avance « c’est de la poudre de perlimpinpin » ou, comme le répète Marine Le Pen à chaque occasion qui se présente, « des mesurettes » : on connaît la suite.

Une rapide recherche confirme le sens de la vidéo. La phrase, et la voix même qui est superposée au doigt du Premier ministre, sont celles d’Emmanuel Macron, alors candidat à la présidence de la République, lors du débat qui l’oppose à Marine Le Pen entre les deux tours de l’élection de 2017. Emmanuel Macron rétorque à Marine Le Pen : « Ce que vous proposez, comme d’habitude, c’est de la poudre de perlimpinpin ».  La poudre de perlimpinpin est donc simplement retournée contre le gouvernement de l’actuel président. C’est ce gouvernement qui userait de la poudre de perlimpinpin et en aurait même conscience : le Premier ministre annoncerait des mesures inutiles tout en nous faisant un doigt d’honneur.

Je regrette maintenant d’avoir cliqué. Je l’ai dit, je pensais à Maupassant, je voulais savoir si, ou comment, l’image avait été fabriquée. Mais ces raisons que je peux invoquer pour expliquer mon clic n’importent aucunement. D’abord parce qu’on peut toujours se tromper, et que l’on se trompe souvent, dans les raisons que l’on donne à ses gestes. Mais surtout quelles que soient ces raisons, celles que je peux m’inventer, et celles qui agissent dans le fond de mon esprit, mon clic contribue à maintenir la vidéo en tête de la liste Youtube. Je me sens comme un porteur sain s’apercevant qu’il propage le virus.

Je trouve au bas de la colonne Youtube la retransmission du journal télévisé. C’est vers la minute 13 que je vois en effet Jean Castex lever son majeur, passant peut-être en revue les points qu’il voulait d’aborder lors de cette interview, dans un geste fluide et continu mais qu’il suffisait d’arrêter pour en faire un doigt d’honneur : « Le deuxième axe, Madame, c’est tout ce qui concerne l’anticipation et la surveillance. Nous avons un ennemi lâche et un ennemi invisible ». Le passage de l’ennemi invisible s’accompagnait donc bien d’un doigt d’honneur. Ce doigt n’est pourtant celui de Jean Castex.

Est-ce ma main ?

Dans le roman de Maurice Renard, Les mains d’Orlac, le pianiste Stephen Orlac se voit, après un accident, greffer des mains. Très vite, ces mains nouvelles semblent être prises de tressaillements et de pulsions étranges. En fait, ce sont les mains d’un assassin qui vient d’être guillotiné. Elles ont gardé leur vie à elles ou une vie, qui vient d’un autre et se transmet au pianiste.

Dans le film de John Ford, The Thing from Another World, c’est une main tranchée retrouvée par les explorateurs dans la banquise qui commence à s’animer, et la créature tout entière ressortira de cette main. Théophile Gauthier, Borges, Maupassant, chacun a des histoires de mains qui n’appartiennent à personne ou, du moins, pas à qui l’on croit.

C’est aussi le point de départ de Wittgenstein dans De la certitude. « Quand – demande Wittgenstein –, dans le cours ordinaire de ma vie, est-ce que je m’assure qu’il y a ici une main, et que c’est la mienne ? »[1]. La réponse, pour Wittgenstein, serait : « Jamais ». Jamais, dans le cours ordinaire de la vie, je ne cherche à vérifier que cette chose posée sur la table est une main, et ma main. La proposition « ceci est ma main » se trouve donc en deçà du doute et en-deçà de la certitude. On ne peut pas dire que l’on en est certain puisque l’on n’a jamais l’occasion d’en douter et de s’en assurer.

Cependant, si l’exemple de la main est parlant, c’est que, bien que l’on n’ait pas dans la vie l’occasion de douter de sa main, les personnages fantastiques, dans la littérature, l’ont souvent, cette occasion. Ils nous transmettent sinon le doute, du moins l’idée que, dans certaines circonstances, qui ne se présentent peut-être pas dans la vie, on pourrait douter : l’idée donc que nos mains pourraient n’être pas vraiment les nôtres. Du reste, Jean Castex ne pourrait-il pas demander à son conseiller en communication : « Ce doigt est-il le mien ? » Le conseiller répondrait sans doute négativement.

Le doigt d’honneur n’apparaît que sur l’écran, après un travail de montage et de « clic ». Il est certainement passé inaperçu pour qui observait le Premier ministre discourir sur le plateau de télévision. À l’œil nu, pour qui assiste à la scène, l’homme fait un geste de la main. À l’image, en isolant la séquence, en la recadrant pour la centrer sur la main, le geste prend un autre forme et un autre sens : c’est un doigt d’honneur. Et, ce doigt d’honneur, il faut encore le faire monter dans la liste Youtube. Tant qu’il reste à la page 5 des résultats de la recherche, il n’existe pas encore. Il s’agit donc de le propulser vers les premiers résultats, en l’affichant sur un compte déjà populaire ou en utilisant des robots pour « cliquer », ou des travailleurs humains dans une « ferme de clics ».

Sur les plateformes, rendre public consiste à collectionner les « clics », les clics spontanés des utilisateurs et ceux que l’on achète. C’est à l’issue d’un double travail que le doigt d’honneur a pris corps. Certes, Jean Castex y a aussi contribué. Il devrait prendre garde aux mouvements de ses mains. Mais c’est au moment où celles-ci sont passées à l’écran qu’elles lui ont véritablement échappé. En fait, elles sont passées du domaine de la vie à celui du fantastique. Pourtant, il n’y a pas ici d’ennemi invisible. Tout au contraire, l’ennemi semble être devenu visible, s’affichant dans le doigt qui apparaît à l’écran.

Montage

Le complotisme passe par un tel travail de montage et de clic. Comme la paranoïa, le complotisme renvoie les malheurs qui nous assaillent à la malveillance d’un ou de quelques autres. Pour déceler cette malveillance, et identifier ces autres, il isole des signes et leur donne sens. Mais, alors que la paranoïa travaille sur l’ensemble des relations humaines, le complotisme se concentre sur les plateformes numériques, disons Youtube. Le complotisme part du principe que la vérité s’affiche. Elle ne peut pas rester cachée. Elle se donne pas non plus dans un double sens, une ambiguïté.

En cela, elle ne relève pas de ce que Carlo Ginzburg appelle le paradigme indiciaire. Elle se montre pour elle-même. Il suffit de la détacher du bruit mensonger dans lequel elle est plongée. Le doigt d’honneur du Premier ministre en est un bon exemple. Le supposé cynisme du personnage ne se dégage pas d’une interprétation, au sens de la psychanalyse, ou au sens de l’herméneutique. Une telle interprétation ne transformerait pas le geste dans sa figure visible mais se contenterait de lui donner un double sens.

Ce n’est pas enfin un partage du sensible au sens de Jacques Rancière, qui donnerait une existence visible à ce qui n’en avait pas. Un doigt d’honneur, c’est un geste qui a déjà pour nous une visibilité. Il n’est pas besoin de reconfigurer le visible pour lui donner au corps. Il suffit de remonter les images. Plutôt qu’une interprétation, plutôt qu’un partage du visible, c’est un travail de montage, un travail de recomposition des images, qui fait apparaître un doigt d’honneur dans le geste arrêté et le fait apparaître alors littéralement, à visage découvert. La vérité complotiste peut utiliser des codes. Ainsi, pour prendre l’exemple d’une forme sévère de complotisme, pour les QAnon, « pizza » signifie « viol d’enfant ». Mais, une fois que l’on dispose du code, défini en toutes lettres dans le rapport d’une agence de renseignement déposé sur Internet, le menu de telle pizzeria se laisse décrypter sans ambiguïté.

Il s’agit donc d’isoler des images (images au sens propre, photographies mais aussi fragments de texte, séquences dans des vidéos) pour les recadrer et les re-assembler. C’est exactement le travail du monteur. Et, de fait, les théories complotistes s’expriment dans des vidéos, qui circulent sur les réseaux sociaux, vidéos réalisées à partir de plans trouvés repris dans un logiciel de montage et auxquels vient seulement s’ajouter une explication de type « tutoriel ».

Mais ce travail de montage ne suffit pas, car, à la différence de la paranoïa, le complotisme suppose une communauté. Il s’agit donc encore de rendre public les résultats de ce travail non pas d’enquête, ni d’interprétation, ni de partage du sensible mais de montage. La vérité, ou les éléments de la vérité, doivent pouvoir circuler sur un réseau de communication, sans tomber au fond des listes de résultats, ni s’effacer dans le bruit. Ils doivent amasser les clics. Ce sont, dans les mots de Norbert Wiener, des « clichés ».

Ou, en d’autres termes, ils participent à ce qu’il est convenu d’appeler la « viralité » numérique. Il est possible de hisser artificiellement un contenu dans les listes, en utilisant des robots pour cliquer ou se renvoyer le lien, ce qui revient à doper un virus, mais il faut bien en dernier ressort, pour se maintenir dans le réseau, que le contenu ait la propriété d’attirer l’utilisateur, l’obliger à cliquer et transmettre le lien, quelles que soient les raisons qu’en donne lui-même l’utilisateur : ce peut être par ironie, par surprise, par intérêt, peu importe.

Justement parce qu’il fait communauté et se trouve contraint par l’exigence de s’exprimer dans des clichés, et à la différence de la paranoïa, qui étant un phénomène individuel peut se laisser entraîner dans un délire que rien ne vient borner, le complotisme semble fonctionner comme un mécanisme de défense, à la façon de la phobie. Dans la phobie, le sujet transfert une peur, qu’il ne peut pas même reconnaître, sur un objet particulier et qui peut plus facilement être évité : au lieu d’avoir peur de son père, ce qui poserait à l’enfant des problèmes sans fond, d’autant plus qu’il aime son père, le petit Hans, pour reprendre le cas analysé par Freud, prend peur des chevaux. Il lui suffit d’éviter les chevaux pour se sentir en sécurité, alors qu’il ne le serait jamais s’il avait peur de son père.

Le complotisme réalise une opération similaire. Il refuse l’existence de phénomènes sociaux, ou biologiques ou physiques, autonomes, ou incontrôlables, pour en attribuer l’origine à quelques humains en particulier : le gouvernement, « l’État profond » comme disent les QAnon, un club d’éminences grises, un cartel de vieux patrons … Et c’est finalement rassurant de pouvoir attribuer nos malheurs au cynisme d’un politicien qui nous ferait un doigt d’honneur plutôt qu’à un être inhumain comme un virus, à qui l’on ne peut pas demander de « dégager », ou à un régime social, comme le capitalisme, qui informe nos modes de vie.

Mise en scène

La référence à la guerre contre l’ennemi invisible participe de la même perspective. On peut partir en guerre contre un ennemi qui n’est pas humain, je me souviens de ma grand-mère un râteau à la main partant en guerre contre les mauvaises herbes, mais c’est à la condition de prêter à l’ennemi une malveillance quasi-humaine. Qualifier le virus d’ennemi, et décrire comme une guerre la lutte contre le virus a toute une série d’effets[2]. L’un est d’introduire une ambiguïté entre des mesures sanitaires et un régime sécuritaire, ce qui conduit à prendre des dispositions qui n’ont pas de rapport immédiat avec le propagation du virus (un couvre-feu par exemple).

Mais l’effet premier est de renvoyer la pandémie à la malveillance d’un être particulier. C’est refuser que le virus soit un phénomène physique ou biologique, qui a ses mécanismes, lesquels peuvent représenter un danger pour l’humain mais ne sont pas malveillants. C’est refuser au fond notre contingence, refuser que les êtres, les êtres vivants, ou les choses, ou la planète, ou l’univers, puissent se développer selon une logique propre, qui est indépendante de l’humain et pourrait se poursuivre sans lui : nous n’avons que des ennemis ou, en l’occurrence, un ennemi qui est présent mais seulement invisible. Tout est humain ou s’organise en fonction de l’humain, en fonction de nous, les êtres se répartissant en amis et en ennemis. L’inhumain, la contingence et l’angoisse qui va avec sont évacués.

Il en est de même lorsque c’est le terrorisme qui est l’ennemi invisible. Le premier ministre, qualifiant le terrorisme d’ennemi invisible, ne désigne pas un État, ou un groupe armé, ou un réseau, que l’on pourrait définir comme tel, car alors l’ennemi aurait une individualité propre, et ne serait pas invisible. Le Premier ministre se trouve, comme le président Macron à propos du virus, réassigner un phénomène social à la malignité d’un être qui n’est ni un humain, ni un groupe d’humains, ni un État, un être qui est supposé posséder une existence particulière mais n’est jamais saisissable.

On voit du reste bien dans le cas du terrorisme comme il est même difficile de spécifier ce que désigne « l’ennemi invisible ». Le terrorisme n’est pas un être concret comme un virus. On peut être contaminé par un virus mais non frappé par le terrorisme, seulement par des terroristes. Mais les terroristes ne sont pas « l’ennemi invisible », car il faudrait alors utiliser le pluriel, des ennemis, et les terroristes peuvent se cacher mais ne sont pas invisibles. Le terrorisme n’est pas non plus une doctrine définie comme le « communisme » qui, dans l’Amérique des années cinquante, a pu également être considéré comme un ennemi invisible.

La même ambiguïté se retrouve en fait à propos du virus. Celui-ci est visible au microscope électronique, et le Président ne veut pas seulement parler d’un ennemi « invisible à l’œil nu ». Il suffit de l’imaginer spécifier ainsi l’expression : « nous sommes en guerre contre un ennemi invisible à l’œil nu », pour qu’elle perde sa portée et son sens. L’ennemi invisible, qui est absolument invisible, et pas seulement à l’œil nu, ne désigne donc pas exactement le SARS-CoV-2. Comme l’ennemi invisible, à propos du terrorisme, renvoie aux terroristes sans pour autant s’identifier à eux, il renvoie à propos du virus à ceux qui ne respectent pas les règles instaurées par le pouvoir et font figure d’agents doubles, ou de traitres dans la nation en guerre.

Le caractère fantastique de l’ennemi invisible est bien marqué dans la singularité de celui-ci : qu’il s’agisse du virus ou du terrorisme, nous avons un ennemi invisible. Si le Premier ministre s’arrêtait, après avoir compté le terrorisme comme ennemi invisible, pour prendre un instant de réflexion et ajouter : « avec le virus, cela fait deux », l’effet serait annulé ou deviendrait comique. L’ennemi invisible est unique. C’est une place, ou fonction, qu’ouvre le pouvoir et qui peut prendre différents contextes.

0-complotisme

Je ne dis pas, évidemment, que l’ État ne doit pas lutter contre le terrorisme, ou le virus, ni prendre des mesures pour en protéger les citoyens. Mais surdéterminer cet effort comme une guerre, et son objet comme ennemi invisible revient à réassigner l’angoisse de ce qui échappe à notre contrôle, c’est-à-dire au fond l’angoisse de notre contingence, à une existence, malveillante, et sur laquelle on peut pointer mais que l’on ne peut jamais saisir. On pourrait parler d’un 0-complotisme : un complotisme dont l’objet est vide.

Le 1-complotisme, qui a un objet déterminé, et ce 0-complotisme d’État, qui a un objet vide, participe de la même focalisation, ou du même transfert, de l’angoisse sur un objet, vide ou plein, et se répondent l’un à l’autre. Les hésitations de Donald Trump, au printemps dernier, qui tantôt reprend, à la suite d’Emmanuel Macron, le terme de « guerre contre un ennemi invisible » pour ensuite accuser la Chine d’avoir préparé la pandémie, illustrent cette solidarité. Le complotisme rend visible l’ennemi invisible que lui offre ce 0-complotisme, comme inversement le 0-complotisme a beau jeu de défaire l’identité de l’ennemi visible que dénonce le complotisme pour n’en garder que la forme vide.

On peut d’abord s’étonner que la critique de la gouvernance sanitaire ait surtout été d’inspiration complotiste (complotisme qu’illustre bien le film Hold Up) mais c’est justement cette perspective qu’ouvre le pouvoir, en posant un ennemi invisible, et celle qui lui convient le mieux puisqu’il lui suffit de disqualifier l’identité donnée à l’ennemi.

Une différence entre le 0-complotisme et le 1-complotisme est que, si celui-là repose sur un travail de montage, dans le visible, le 0-complotisme passe par une mise en scène. L’ennemi invisible du 0-complotisme semble d’abord se rapprocher du Horla. Comme notre ennemi invisible, le Horla arrive de l’étranger. Ensuite, différents éléments, un verre de lait à moitié vidé, une rose qui échappe des mains, des pages d’un livre qui se tournent, indiquent au narrateur la présence de l’autre, qui, par définition, n’est jamais visible, ni identifiable. Comme il ne se montre jamais pour lui-même, l’ennemi invisible doit d’abord être désigné par un mot.

Cependant, dans la nouvelle de Maupassant, le narrateur a des périodes de doute, il se dit, je suis fou, ce n’est pas possible. Dans le cas du 0-complotisme, le doute n’est pas intermittent. Il est plutôt parallèle à la position de l’ennemi invisible, et ce n’est pas du reste exactement un doute. Ni le Président, ni le Premier ministre ne « pensent » que nous soyons confrontés à un être comme le Horla, ou que le virus soit « invisible », puisqu’on peut même en diffuser des photographies. « L’ennemi invisible » serait plutôt une métaphore mais cette métaphore est rendue réelle dans la mise en scène. Emmanuel Macron parle devant un hôpital militaire, un hôpital de campagne, dans la nuit, devant des drapeaux, dans un décor qui évoque bien la guerre. Nous sommes donc maintenant dans une scène semblable à celle de Psychose. Gros plan sur le visage du Président : celui-ci ne montre pas l’effroi mais une courageuse détermination, qui, comme l’effroi, suppose la présence d’un danger, un ennemi, lequel demeure hors-champ. Le 1-complotisme remonte enfin la scène pour intercaler en contre-champ, face au visage de la victime, celui de l’assassin (qui peut bien être son double).

*

La science-fiction, des années 50 aux années 80, est hantée par l’image d’une machine, un gigantesque ordinateur, qui, inventé par un savant fou ou se construisant lui-même à partir de nos ordinateurs, prendrait le contrôle du monde humain, pour y créer le chaos, ou nous asservir ou déclencher froidement une guerre atomique. Les variantes sont innombrables : la nouvelle de Arthur C. Clarke, « Dial F for Frankestein » et le film Colosseus en constituent deux exemples, au début et à la fin de la période. Deleuze et Guattari lorsqu’ils décrivent le capitalisme comme une « axiomatique » y appartiennent encore : une axiomatique est en dernier ressort une machine à déduire des théorèmes. Le capitalisme comme axiomatique est une machine qui nous contrôle.

Cette image cependant n’est plus la nôtre. Nos machines mises en connexion ne forment pas un ordinateur. Leurs temporalités différentes (selon le moment où ils se connectent au réseau et les vitesses de transfert d’information) y introduisent un facteur imprévisible qui n’existe pas dans la machine de Turing. Nos machines forment non pas un super-ordinateur mais un réseau dans lequel circulent des informations. Certains messages passent d’un nœud à un autre et restent stockés dans ce nœud ou y sont détruits. D’autres sont renvoyés de nœud à nœud, pour parcourir le réseau, ou former des boucles, ce qui correspondrait dans un cerveau humain à une obsession, ils y prennent même une telle importance que tout semble ramener à eux, ce seraient des idées fixes.

Comme l’ont bien montré Yves Citton et Thierry Bardini dans des textes récents, ce qui, des produits de notre activité, échappe à notre contrôle peut être pensé sous le chef d’une telle viralité. Les virus pandémiques n’échappent pas à cette image. Qu’ils soient supposés avoir été fabriqués en laboratoire et, par une erreur de manipulation, lâchés parmi les humains ; ou que, comme les grippes aviaires, ils trouvent dans des élevages intensifs l’occasion de muter pour s’attaquer à l’humain ; ou que la déforestation mette en contact les chauves-souris avec nos animaux domestiques, et donne alors la possibilité à des virus inconnus de s’introduire dans la société humaine, ces virus pandémiques sont toujours liés à une activité humaine. Ce sont donc des virus au sens étroit et des virus au sens large.

L’actuelle pandémie est liée à cette double viralité. La propagation du SARS-CoV-2 n’est pas un pur phénomène biologique mais dépend de son écho viral sur le plan de l’information. On ne peut pas dire si ce redoublement informationnel freine la propagation du virus (les jingles à la radio nous engageant à nous laver les mains et ne pas embrasser nos grands-parents doivent bien avoir un effet) ou s’il la favorise (la peur, le stress, que ces messages en boucle induisent diminuant l’efficacité de notre système immunitaire). Mais, dans les deux cas, le plan informationnel a des effets sur le plan biologique, dont il n’y a pas de raison de penser qu’ils s’annulent exactement. La pandémie doit être envisagée dans la conjonction de ces deux plans.

L’actuelle pandémie donne ainsi une réalité à cette image de la viralité à travers laquelle nous nous représentons ce qui échappe à notre contrôle. Que nous ne puissions exercer un contrôle absolu sur l’univers, c’est finalement la condition, et la contingence, humaine, et la source de l’angoisse. Il n’y a pas besoin de citer Heidegger, nous faisons face chaque jour à un univers inhumain, indifférent, dont nous voyons bien qu’il pourrait exister et poursuivra son cours sans nous.

Nos artefacts eux-mêmes sont susceptibles d’entrer dans la même logique. Le super-ordinateur donne, dans les années 50, une image pour figurer cette extériorité de nos artefacts. Cette image est maintenant celle d’un virus. Et nous sommes justement touchés par un virus. Nous pourrions être pris d’une angoisse existentielle et apprendre à l’ignorer, comme nous le faisons habituellement, ou à la surmonter. Nous pouvons aussi la focaliser, comme nous focalisons l’angoisse dans une phobie ou dans une 0-phobie, un 0-complotisme : imaginer un ennemi invisible, toujours hors-champ, non-identifiable mais cependant particulier.

À ce 0-complotisme répond bientôt un complotisme au sens propre, qui identifie l’ennemi, lequel ne peut être qu’un leurre, ainsi que le dénonce le 0-complotisme. Le 0- et le 1-complotisme se répondent indéfiniment, sans jamais sortir de la peur, encadrant seulement celle-ci d’un régime sécuritaire qui n’a plus de rapport immédiat avec la propagation du virus biologique.

Attention couvre-feu : l’ennemi invisible sort à minuit.

NDLR : Pierre Cassou-Noguès a récemment publié Virusland aux éditions du cerf


[1] Ludwig Wittgenstein, De la certitude, traduit en français par J. Fauve, Gallimard, 1965, p.43, traduction modifiée.

[2] Pierre Cassou-Noguès, Virusland, Cerf, 2020.

Pierre Cassou-Noguès

Philosophe, écrivain , Professeur à l'Université Paris-8

Mots-clés

Covid-19

Notes

[1] Ludwig Wittgenstein, De la certitude, traduit en français par J. Fauve, Gallimard, 1965, p.43, traduction modifiée.

[2] Pierre Cassou-Noguès, Virusland, Cerf, 2020.