Société

Pourquoi écrire, quand on a tant à faire ?

Autrice et cinéaste

Si les autrices commencent d’être reconnues sur la scène littéraire, il ne faudrait pas oublier ces femmes de l’ « infraordinaire », celles qui consignaient minutieusement leurs tâches ménagères. Leurs carnets retrouvés dans les greniers, entre des pots de confiture, révèlent une poétique des listes, des évocations en creux. Pourquoi écrire, quand faire suffirait ? Est-ce qu’elles ne se vengeaient pas en secret de cette vie de domestique, de femme de charge ? Et pourquoi ne comptent-elles pas, ces femmes, dans l’histoire de ce qui est écrit ?

Assise sur la banquette moleskine d’un café parisien, Claire me raconte qu’elle a trouvé cet été, en vidant la maison de ses parents décédés il y a peu, un carnet carré dans lequel sa grand-mère consignait les travaux du ménage. Dans cette liste de tâches, un verbe revient sans cesse : blanchir. Blanchir les planchers, les draps, les murs. Blanchir chaque jour et recommencer. Claire me dit que sa grand-mère, fruit d’amours clandestines dans une famille bourgeoise, a été placée dans une famille paysanne en Ardèche, nourrie au sein, avec son frère de lait, aimée et élevée, tout en portant le nom de l’autre famille, celle qui ne la voulait pas.

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Après son mariage, elle a quitté la ferme pour vivre dans des appartements en ville, des appartements sans suie sur les murs, sans poussière de la terre, et pourtant ces lieux, peut-être dans un effort de réhabilitation de la réputation familiale, elle les blanchit sans relâche. Claire dit : « Pour moi, ma grand-mère, ce n’était pas une femme qui écrivait. »

Marie non plus, ce n’était pas une femme qui écrivait. Et pourtant si, pour elle d’abord, puis pour moi, et pour les autres qui lisent Pas vu Maurice. Chroniques de l’infraordinaire, ce livre construit à partir des carnets qu’elle a remplis de son écriture serrée. Dans son entourage, on ne savait pas non plus qu’elle écrivait, on se souvenait juste qu’elle montait à la chambre, le dimanche après-midi, et n’en redescendait que deux ou trois heures plus tard.

Elle écrit : « seize bocaux de choux-fleurs, dix-neufs bocaux de haricots, seize bocaux de soissons », ou « Laver carreaux, tout balayer, cousu des boutons neufs, chercher choux ». Une fois elle note : « Aucune visite. Beaucoup écrit. ». C’était ma voisine, dans ce hameau déserté des monts du Forez où je suis venue vivre, enfant, dans les bagages de ma mère hippie qui avait choisi le retour à la terre.

Je connaissais Marie depuis l’enfance, mais je n’ai connu ses carnets qu’après sa mort, parce que l’homme qui a acheté sa maison est venu me voir, un jour, un agenda à couverture rouge à la main, et m’a dit : « Tiens, ça parle de toi ». Enfin de moi, elle ne disait rien, sinon cette relation très factuelle d’une rupture dans ma vie d’adulte : « Laurence arrivée avec un copain, repartie seule. Laissée lumière salle-de-bains allumée ».

Recevoir un carnet neuf, donc s’en servir. Ne pas gâcher. C’est peut-être aussi simple que ça.

Cette découverte a lancé la lecture de l’ensemble des agendas, de 1987 à 2000, le déchiffrage minutieux de l’écriture au stylo bleu, les P.de T. pour pommes de terre, la répétition des corvées, les jonquilles qui signalent l’arrivée des jours doux, l’automne où on remplit les celliers, des boucles de travail qui font osciller notre perception linéaire du temps. En découvrant ces listes de tâches, j’ai pensé aussi à Hölderlin quand, en résidence surveillée à Tübingen, il écrit à sa mère toujours la même lettre, ou presque — la solitude, une forme d’enfermement, le retour inexorable de l’hiver. S’est imposée la nécessité de dire ces carnets, d’énoncer cette vie, d’écrire ce qui est devenu un livre à deux voix, la voix de Marie, et la mienne.

Et Marie, pourquoi s’est-elle mise à écrire ? Le premier carnet retrouvé date de 1987, l’année où le Crédit Agricole a décidé d’offrir des agendas à ses clients. Recevoir un carnet neuf, donc s’en servir. Ne pas gâcher. C’est peut-être aussi simple que ça. Ensuite, elle se prend au jeu, mesure le travail avec les dates à l’encre bleue, les colonnes qui permettent de séparer l’ouvrage des hommes du sien. À gauche, la maison et les poules, à droite, les champs et les bois. À elle la compote de rhubarbe et la lessive, à son mari et ses frères les arbres à couper, la terre à retourner.

Elle ne s’aventure pas dans le sauvage, elle reste cantonnée entre la cuisine et la souillarde, traverse la route juste pour aller porter l’herbe aux lapins, et puis, une ou deux fois par an, elle descend au marché, juchée à l’arrière de la moto du mari, la robe à fleurs bleues comme des myrtilles qui flotte au vent, le casque rond sur le chignon. Les cheveux non plus ne sont pas libres, elle ne les détache pas, sinon le soir, dans la chambre, et encore, on ne sait pas.

Plus tard, elle les coupera. Il y a la belote, le dimanche, la télé quand elle veut bien marcher, les journaux qui s’empilent sur la chaise. De sa vie, on ne perçoit que le travail, les tartes aux cerises et les glaïeuls pour le cimetière. Enfin c’est ce qu’elle donne à voir, à croire, dans ces agendas qu’elle remplit tant et tant qu’il n’y a plus d’espaces blancs.

Lors des rencontres organisées depuis la sortie du livre, d’autres femmes viennent à moi et me parlent des cahiers qu’elles ont trouvés, écrits par leur mère, leur grand-mère, leur tante célibataire. Pas des journaux intimes, non, des cahiers où sont notées les tâches, les productions, les achats, la vie quotidienne d’une femme au XXe siècle, des archives domestiques utiles aux historien·nes et aux sociologues. J’y cherche autre chose. La poétique des listes, les évocations en creux. Et puis à entendre tous ces témoignages d’écritures de femmes, je m’interroge.

Ces archives du quotidien, ces cueillettes minutieuses de l’infraordinaire, risquent d’échapper aux regards et de disparaître.

Pourquoi écrire, quand on a tant à faire ? Pourquoi écrire, quand faire suffirait ? Est-ce qu’on ne ferait rien, si on ne l’écrivait pas ? Est-ce qu’on ne se venge pas en secret de cette vie de domestique, de femme de charge, en consignant avec minutie toutes les tâches ménagères effectuées alors qu’on aurait pu faire autre chose pendant ce temps, qu’on aurait pu lire, se promener, chanter, dormir, étreindre ? Est-ce qu’on écrit parce qu’on s’ennuie ? Parce qu’on a besoin de compter, décompter, se conter à soi ce qu’on a fait, pour se prouver qu’on sert ? Et pourquoi ne comptent-elles pas, ces femmes, dans l’histoire de ce qui est écrit ?

Et celles qui vident les maisons, rangent, trient et retrouvent ces carnets ? Débarrasser les vies passées, c’est le lot de la plupart des femmes après cinquante ans. On compte sur elles tandis qu’elles comptent les parures de draps, les bijoux et les sacs poubelle, mais leur travail, ce travail pour faire de la place aux générations qui viennent, compte-t-il vraiment ? Elles connaissent l’intimité de l’histoire familiale, elles la transmettent, ou pas, pas complètement en tout cas, il y a des choses qu’on préfère jeter à la benne avec les matelas tachés.

Elles lisent les lettres d’amour sur du papier jauni, elles découvrent les couleurs passées des fleurs serrées entre les pages de livres obsolètes, elles pensent à celles qui, après leur mort, viendront vider leur maison à elles. On en parle entre femmes, on en parle en famille. On n’en parle pas vraiment comme d’un fait sociétal. Les femmes s’occupent des maisons, c’est normal.

Désormais les femmes s’autorisent plus à écrire, pour d’autres qu’elles, et encore. Des autrices classiques intègrent enfin le programme du baccalauréat littéraire. Matrimoine, femmes dans la littérature… Des énergies sont à l’œuvre pour remettre enfin les femmes qui ont toujours écrit à leur place, leur vraie place. Mais ces archives du quotidien, ces cueillettes minutieuses de l’infraordinaire, risquent d’échapper aux regards et de disparaître.

À la vente de la maison de Marie, les héritiers n’ont eu qu’une exigence. Ils abandonnaient tout, sauf le coffre-fort, en attendant de retrouver la clé. Le nouveau propriétaire s’est plié à la demande. Pendant plusieurs mois, le coffre-fort a trôné, fermé, luisant, au milieu de la poussière des travaux. Et puis un jour le téléphone a sonné : on avait retrouvé la clé. Un dimanche, tout le monde s’est réuni à l’étage, devant le coffre. C’est un meuble imposant, installé comme un notable dans un fauteuil de velours, toisant ceux qui passent, les mains croisées sur sa bedaine.

On le regardait avec envie depuis des années, et maintenant, on allait enfin savoir. Marie trainait toujours la même blouse, mais la famille avait du bien, des bois, des terres, alors on se disait que dans le coffre, peut-être… La nièce a introduit la clé dans la serrure, ça ne tournait pas, alors on a cherché l’huile. Après le déclic tant attendu, une main a tiré la porte, lentement, on n’en pouvait plus d’attendre et maintenant qu’il était ouvert on ne voulait plus savoir, ou pas tout de suite. Dans le silence, la porte s’est ouverte, sur des rayonnages vides.

Le vrai trésor de la maison était caché dans les carnets, éparpillés entre les barquettes en polystyrène, les couvertures-bâches pour les bêtes, les pots de chambre et les pots de confiture de fraise.

Peut-être retrouvera-t-on, d’ici quelques dizaines d’années, des carnets consignant les conséquences concrètes du changement climatique, les pêchers en fleurs en février, la serre arrachée pour la troisième fois par les grands vents qui secouent la montagne, et de nombreux journaux de confinement « ordinaire »… Contrairement à ce que l’on croit communément à Paris, il y a encore des femmes dans les villages et des carnets dans les tiroirs des meubles de cuisine. D’ici là, trouvons les moyens de conserver ces textes et ces histoires, de les faire vivre et de les faire entendre, et avec elles ces voix de femmes, uniques et irremplaçables.

NDLR – Laurence Hugues est l’auteure de Pas vu Maurice. Chroniques de l’infraordinaire, éditions Creaphis, 2019.

 


Laurence Hugues

Autrice et cinéaste