Littérature

Kamel Daoud,
contre-enquête

Chercheur en littérature

Qu’advient-il lorsque le ressentiment d’un écrivain envers l’Algérie indépendante se confond avec celui de la France, qui attend, depuis le traumatisme national de 1962, une revanche sur son ancienne colonie ? C’est simple : il obtient le prix Goncourt ! Et devient un atout de choix pour l’extrême droite transatlantique, obsédée par la peur de l’islam, dans son combat métapolitique.

« Où l’impérialisme passe,
l’opportunisme écrivaillon repasse
Pour couvrir de guimauve
et d’encre ses sanglantes traces. »
Djawad Rostom Touati
« C’était précisément ce traître, que mon père, d’habitude si respectueux du clergé juif, accusa à haute voix de faire “un discours stupide et mensonger” pour le compte de Lindbergh au Madison Square Garden, ce “juif factice” selon Alvin, qui avait assuré la défaite de Roosevelt en “koshérisant Lindbergh pour les goys”, alors ce fut étonnant d’observer les efforts que nous allions faire pour le nourrir. »
Philip Roth
« Tout irait si bien si, justement, la fonction de la littérature ne changeait sans cesse, souvent d’une génération à l’autre, en fonction des transformations constantes de nos sociétés historiques. »
Jean-Paul Sartre
« Nous n’hésiterons pas plus à passer sous silence un livre excellent mais qui, du point de vue où nous nous plaçons, ne nous apprend rien de nouveau sur notre époque, qu’à nous attarder, au contraire, sur un livre médiocre qui nous semblera, dans sa médiocrité même, révélateur. »
Jean-Paul Sartre[1]

Avez-vous lu ce livre récent qui fait allègrement l’amalgame entre l’auteur d’une fiction et ses personnages ? On nous y parle d’un Camus-Meursault, considéré comme un « meurtrier », et, au sujet de La Peste, on y accuse Camus lui-même de tentative de « génocide » à Oran… N’oublions pas la quatrième de couverture, qui invoque une « réparation ultime » des crimes de la France envers l’Algérie.

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Le titre de ce brûlot ? Meursault, contre-enquête. L’auteur ? Kamel Daoud. Mais, attention, si vous êtes un lecteur hexagonal, ne cherchez pas dans votre exemplaire ces propos sacrilèges : ils ont été méticuleusement retirés – un par un – de l’édition originale, parue un an plus tôt en Algérie. Ainsi Daoud a-t-il trafiqué son propre livre (ou a-t-il accepté qu’on le fasse, les versions diffèrent), c’est-à-dire qu’il a censuré toute critique trop appuyée de Camus ou de son œuvre – on se rend compte, ainsi, des compromissions nécessaires pour être publié et célébré par la bien-pensance et les élites française.

En conséquence, Kamel Daoud reçoit le prix Goncourt du premier roman pour Meursault, contre-enquête 2.0, pour ce qui n’était pas son premier roman, sauf à laisser comprendre – dans un aveu involontaire – que, pour le monde de l’édition française, un roman publié en Algérie par un auteur algérien ne compte pas vraiment.

Mais il ne s’agit pas, ici, de se limiter aux contorsions d’un Bel-Ami contemporain, mais plutôt d’examiner les situations qui permettent – on pourrait dire qui suscitent – ce genre d’itinéraire. La référence en la matière, c’est justement Bel-Ami de Maupassant. L’histoire de George Duroy déroule deux intrigues : d’une part, l’ascension d’un employé de bureau, ancien militaire en Algérie occupée, et, de l’autre, celle des manipulations journalistiques dans la jeune Troisième République au service de la politique impérialiste de Jules Ferry.

Duroy participe, d’abord indirectement, à l’occupation de la Tunisie (le Maroc dans le roman) par la France en publiant ses « souvenirs » orientalistes de l’Algérie dans un quotidien parisien, puis, plus directement, en contribuant, par des articles, à une vaste campagne de désinformation en vue de monter une affaire de toutes pièces (pour un exemple actuel, pensons aux imaginaires « armes de destruction massive » en Irak) qui servira de prétexte à une incursion militaire au Maghreb. Tout cela aura pour conséquence l’enrichissement de nombreux spéculateurs et l’asservissement d’un peuple.

C’est l’aspect méconnu de Bel-Ami : la démonstration implacable du rôle primordial des écrivains et des journalistes dans l’élaboration du projet colonial ; plus qu’une énième confirmation du constat du marquis de Bonald (« la littérature est l’expression de la société »), ce roman, à maints égards, illustre qu’en France, la culture – sans doute plus que dans n’importe quel autre pays du monde – est le lieu de combats politiques (c’est une réalité qui inclut, malgré eux, les tenants, plus ou moins ingénus, d’une littérature fétichisée, qui viendrait, pour ainsi dire, du ciel).

Pour proposer un début d’explication à ce constat qui pourrait paraître scandaleux à certains, il faut revenir au plus fondamental des nombreux fiascos militaires français. Comme nous le rappelle le regretté Fredric Jameson, la défaite de Napoléon à Waterloo sonne le glas des ambitions hégémoniques françaises sur le plan militaire, au profit de l’Angleterre[2]. La nation est reléguée, depuis lors, de façon permanente, à une compétition essentiellement superstructurelle, à l’action à travers le langage et la culture. Londres devient la première puissance impériale du globe, mais c’est Paris qui imposera son hégémonie culturelle, comme le développe Pascale Casanova dans La République mondiale des Lettres.

Ce combat culturel dépasse la littérature. Il permet, par exemple, de transformer l’histoire de France ; les grandes humiliations militaires sont métamorphosées en victoires idéologiques : c’est ce que fera de Gaulle dans son ouvrage publié en 1938, La France et son armée – Alésia, Poitiers, Azincourt, Pavie, Sedan y sont célébrés comme autant de moments charnières. Ce culte de la défaite et le ressassement continuel des humiliations – imaginaires ou authentiques – subies aux mains d’une puissance étrangère victorieuse sont une ingénieuse manœuvre pour tenter de galvaniser une identité nationale dans un pays dont les véritables lignes de démarcation – Marx le dira souvent – sont, de tout temps, sociales. Ce stratagème correspond, à l’échelle des nations, à ce que Sartre écrira quelques années plus tard dans L’Être et le néant : « Nous ne sommes nous qu’aux yeux des autres, et c’est à partir du regard des autres que nous nous assumons comme nous[3]. »

Nous comprenons mieux, dès lors, pourquoi la plus récente des grandes défaites françaises, connue dans l’Hexagone sous le vocable de « guerre d’Algérie », autrefois rabaissée à une série d’« événements », est vécue, collectivement, comme une déchéance, comme un décès. Puisqu’il s’agit d’une sorte de deuil national, si nous mettons en rapport les cinq stades de la psychologue Kübler-Ross (le déni, la colère, le marchandage, la dépression, l’acceptation) avec les réactions françaises face à la perte de sa colonie algérienne, nous pourrions considérer que nous sommes aujourd’hui au deuxième stade.

Toutefois, immédiatement après l’indépendance, en 1962, dans l’Hexagone, c’est le règne de l’oubli imposé[4]. Il prend la forme d’une censure de films par exemple – bien sûr, on interdit de projection le chef-d’œuvre de Pontecorvo, La Bataille d’Alger, mais aussi le très problématique Le Petit Soldat de Jean-Luc Godard, entre autres. Dans les foyers, les appelés français de retour ne parlent pas : rien, dans la société, ne les y encourage[5]. À l’école publique, cette guerre est rarement au programme, c’est une litote – par contre, on fait circuler toutes sortes de contre-vérités, notamment celle qui consiste à dire que les Pieds-noirs, après l’indépendance, n’avaient le choix qu’entre « la valise ou le cercueil ». Pourtant, bien des itinéraires démontrent la nature mensongère de cette affirmation[6].

Les lignes bougent lentement – le déni s’estompe peu à peu, même si les étapes se chevauchent –, quelques romans émergent dans les années quatre-vingts : Didier Daeninckx puis Leïla Sebbar évoquent le bain de sang du 17 octobre 1961, passé sous silence jusque-là, dans Meurtres pour mémoire et La Seine était rouge. Simultanément, l’émergence du Front national sonne le réveil de la parole raciste et antisémite en France.

Mais c’est la figure de Camus qui fait fonction de baromètre de la doxa française quant à son legs colonial. Peu après l’accident tragique survenu le 4 janvier 1960, les proches de Camus lisent le manuscrit du Premier Homme, trouvé parmi les décombres. Ils décident de reporter la publication d’un ouvrage considéré comme trop nostalgique de l’Algérie coloniale pour la période.

Ce n’est que trente-quatre ans plus tard, après la chute du mur de Berlin, après la fin de l’URSS, que, sans contrepoids, la parole coloniale réémerge dans l’Hexagone. Le livre est publié en 1994, d’abord prudemment, un petit tirage dans une collection relativement confidentielle (« Cahiers Albert Camus », aux éditions Gallimard). C’est un succès inattendu. Cette esquisse de roman, d’une nostalgie appuyée pour une époque antérieure aux « évènements », est un véritable plaidoyer pour les « bons colons », qui sont souvent décrits comme des victimes. Le Premier Homme est glorifié par une majorité de critiques et promptement réédité en livre de poche, devenant le best-seller que l’on sait.

Nous voici alors au deuxième stade du deuil : la colère. La nation qui remplace objectivement l’Allemagne dans ce club assez restreint des némésis constitutives – dans le théâtre de ces pseudoguerres de civilisations qui détournent les regards des réalités sociales –, c’est bien l’Algérie, cible du nouveau revanchisme au centre de tant de rancœurs et d’animosités.

C’est dans ce contexte politico-culturel que la carrière de Kamel Daoud va prospérer car son ressentiment personnel envers l’Algérie indépendante se confond avec celui de la France pour l’indépendance de l’Algérie.

En 2019, il met de nouveau en scène son drame œdipien, cette fois-ci dans le catalogue (un beau livre intitulé Son œil dans ma main) d’une exposition de photographies prises par Raymond Depardon dans l’Algérie de 1961. On peut y lire une auto-interview – Kamel questionne Daoud, ou vice versa – dans laquelle il exhibe ses névroses : c’est l’histoire d’une mère (patrie) conquise par le père, ce « décolonisateur […] qui ne veut pas mourir ». Daoud, lui, « veut se libérer du libérateur » : « Je voudrais tant qu’on parle d’autre chose ! », comprenons : de lui-même – « Je ne suis pas un fantôme ! » Mais, même une fois les vétérans morts, « tout leur revient », se lamente-t-il. Dès lors, les récits des combats de la génération précédente sont vécus comme négateurs de sa propre histoire : ils lui sont tellement insupportables qu’il veut effacer l’Histoire collective, quitte à prendre parti pour les persécuteurs.

Cette réaction viscérale contre ce père imaginaire est la force matrice de ses écrits. En conséquence, il nous dit que le « décolonisateur déteste le mouvement, l’alternance, et la liberté ». Ironie banale : cette pénible représentation publique d’une crise personnelle est celle d’un épigone qui a bénéficié des acquis de cette révolution qu’il déteste tant – ayant, par exemple, étudié dans la première université fondée après l’indépendance, à Oran.

Tout cela n’aurait que peu d’importance, mais l’intelligentsia française raffole de cette rengaine essentialiste, au point d’en faire un spectacle quasi permanent. Daoud se produit un peu partout dans des conférences, mais aussi à la radio, à la télévision et, toutes les semaines, dans Le Point pour faire un portrait cauchemardesque de l’Algérie et dire (et redire) que les indépendantistes n’aiment pas la liberté, bref, que c’était mieux avant.

En voici un atout de choix dans le combat métapolitique d’une extrême droite transatlantique obsédée par la peur de l’islam, dont les maîtres à penser et les praticiens, de Guillaume Faye jusqu’à Steve Bannon, conçoivent le déclenchement d’une révolution culturelle comme un préalable à toute révolution politique – « Politics exist downstream from culture », dixit Andrew Breitbart. Les stéréotypes véhiculés par la prose de notre auteur reviennent peu ou prou à une variation régionale du slogan réactionnaire de ces penseurs extrémistes, qui serait Make France Great Again. Cela correspond également aux positions de nombre de politiciens et pseudo-intellectuels français, dont l’islamophobie camoufle mal leur nostalgie pour le temps des colonies.

Ne nous trompons pas : nous vivons actuellement un combat culturel dans lequel, comme l’écrivait Merleau-Ponty à une autre époque, il n’y a pas de place pour les actions neutres ou indifférentes. Certains pourraient penser que Houris n’est qu’une étape dans le cursus personnel d’un auteur particulièrement sensible aux variations du moment, mais ils se tromperaient. Car Daoud est un écrivain objectivement engagé aux côtés de cette nébuleuse d’extrême droite métapolitique, c’est un de leurs porte-drapeau. Houris est son fait d’armes. Le Goncourt, sa médaille[7].

Ainsi, l’intrigue d’Houris – une jeune femme nommé Aube[8], enceinte, rescapée d’une tentative d’égorgement pendant les années noires et comme auréolée d’une cicatrice immense, permanent rappel de la violence des islamistes pendant cette guerre civile (on nous rappelle aussi son statut de victime avec une brutale constance : son infirmité, sa canule, sa voix qui ressemble à celle de Donald Duck et sa condition de femme enceinte reviennent en boucle, presque à chaque page) – n’est finalement qu’un prétexte pour de longues digressions sur la violence, l’islam et les islamistes, la guerre d’indépendance et la France, la langue arabe et l’Histoire. La partition est longue, lancinante, semble interminable. Cette musique en boucle – la répétition à outrance, en effet, est la marque de fabrique de ce livre – a pour objectifs de faire revivre les lieux communs coloniaux et de renforcer les stéréotypes anti-Algériens et anti-Arabes.

Houris sert donc de canevas à un véritable catalogue, une énumération de griefs qui s’enchevêtrent et se confondent. C’est une litanie de doléances sur près de quatre cents pages. Considérons-en quelques-unes.

La violence

Farj (Aube en arabe) décide finalement de revenir sur les lieux du crime dont elle a été victime – son village – et, ce faisant, elle rencontre Aïssa Guerdi, chauffeur et libraire analphabète, autre personnage central du roman qui instituera, pendant leur road trip, un jeu de devinettes morbide : chaque chiffre énoncé au hasard par Aube sera l’occasion pour Aïssa de donner une date ou le nombre de morts, inlassablement, quoi qu’il en soit, un chiffre d’un massacre où les coupables sont toujours les islamistes.

Ce stratagème peu subtil, qui consiste à dresser un inventaire – sur des dizaines de pages dispersées dans le livre – sous forme d’un incessant jeu éducatif, produit le résultat contraire à celui escompté : la liste anesthésie le lecteur. Mais ce qui sous-tend ce jeu de devinettes morbide est plus sinistre que l’on ne se l’imagine au premier abord. Une fois digérés tous ces longs procès-verbaux, on se rend compte que l’ignoble stratégie d’un Saint-Arnaud ou d’un Bugeaud – adoubé par Tocqueville –, qui consistait à véhiculer le mythe d’indigènes sauvages et sanguinaires pour justifier les razzias, les enfumades et autres pratiques génocidaires, est ainsi actualisée. Mais, cette fois, le mensonge est proféré pour déplorer le départ des colonisateurs et, sait-on jamais, préparer le terrain pour de futures incursions.

L’islam, l’islamisme et l’Histoire

Curieusement, pour un texte qui se présente comme une critique de l’obscurantisme, la morale qui le sous-tend ressemble fort à celle d’un intégrisme – mais pas n’importe lequel. L’avortement qu’Aube envisage à de nombreuses reprises – on parle ici de dizaines d’évocations – est décrit comme un meurtre. Aube parle à son embryon, que la narration considère comme une personne à part entière, et lui communique son dilemme : « Je suis coincée entre l’envie de te tuer et celle de te parler sans fin. » Ce sera la seconde option.

Ce ne sont donc pas les tabous religieux en général qui constituent sa cible, mais bien l’islam et ses pratiquants. Il n’est que de constater la violence des caricatures des imams aux « barbes puantes » ou « teintes en noir » (par vanité), qui sont comme conçues pour plaire aux nostalgiques des croisades. Aube voit d’ailleurs son combat contre les « Émirs » – mené depuis son salon de coiffure (au nom on ne peut plus orientaliste de « Shéhérazade »), avec force teintes de cheveux et permanentes – comme une « authentique guerre sainte ». C’est-à-dire une guerre contre un ennemi irréductible qui a tous les torts.

En effet, dans Houris, ne sont décrits que les crimes des islamistes. On ne nous apprend quasiment rien sur la genèse, ni sur le casus belli, ni sur les conditions de possibilité de cette guerre civile qui allait durer au moins dix ans et faire des dizaines de milliers de victimes, sauf par une clause à la cent quatre-vingtième page, au détour d’une phrase sur des élections (on ne nous dit pas lesquelles) « remportées par les islamistes et les Frères, mais les militaires leur avaient refusé la victoire ». Le choix des mots est pour le moins trompeur. Ce « refus », c’était l’annulation pure et simple des élections, un coup d’État qui déclencha la guerre civile. Malgré cela, dans Houris, cette action est minimisée – c’est un comble pour un livre qui se veut une exhortation contre l’oubli et contre la censure d’État.

Alors, que penser, justement, de l’argument de vente du roman en exergue ? Rappelons-le, l’auteur met en avant son statut de victime potentielle de la raison d’État algérienne en citant, en page titre, la loi qui punit quiconque vient « nuire à l’honorabilité de ses agents ». Un des personnages, Aïssa, fait écho lourdement à ce propos : pour lui, en Algérie, il est « interdit d’enseigner, d’évoquer, de dessiner, de filmer et de parler de la guerre des années 1990. Rien de rien ». À cette affirmation péremptoire, il suffira de rappeler cette évidence : il y a bien sûr des films à voir, des livres à lire – tournés, écrits et publiés en Algérie – ayant pour thème les années noires. Citons-en juste un : l’histoire bizarre, ultraviolente et quasi pornographique d’un maire multiforme, violeur et meurtrier, sévissant justement pendant les années noires – un récit, signalons-le, car ce n’est pas anodin, très critique envers le rôle des militaires pendant cette décennie. Il fut publié en 2005 aux éditions Dar El Gharb. Le titre ? Ô Pharaon. Je vous laisse deviner l’identité de son auteur…

La France, l’indépendance et l’Histoire (les indépendantistes et la guerre de libération)

Au mieux, Houris est un roman sur les conséquences qui évite d’interroger les causes (« Je m’intéresse peu à la chronologie des faits », nous dit Aube). Il en résulte donc que la France a la part belle dans ce roman, et tout ce qui y est raconté sur la guerre de libération est comme conçu pour flatter un lectorat composé de nostalgiques – conscients ou non de l’être – des colonies.

Une fois encore, ce thème revient en boucle tout au long du roman. D’abord, la guerre d’indépendance est rebaptisée « guerre contre la France » – expression répétée ad infinitum. Exit la « libération ». On ne parle pas, non plus, de défaite de la France, mais de son « départ » ; Daoud est maître dans l’art de l’euphémisation révisionniste. Il en vient donc, inévitablement, aux chiffres. Voici le mot d’ordre : désinformer, semer le doute. Ainsi, pour ce qui est du nombre de victimes, on peut lire ceci : « On affirmait avec certitude, comme des menteurs, qu’il y avait eu exactement un million et demi de morts durant la guerre contre la France. » Autre mensonge : Aube nous explique à plusieurs reprises qu’elle a dû arrêter l’école « à cause d’un zéro en histoire nationale algérienne », malgré le fait que ce ne soit pas une matière à part entière. Pourtant, selon elle, sa scolarité a consisté à « vomir les chiffres et surtout les dates de la guerre de libération de ce pays ».

La « guerre contre la France » ressemble, pour Aube, à « une dame âgée très riche et très sourcilleuse de ses bijoux. Je l’ai bien détestée depuis mon égorgement. Cette guerre se comporte comme un enfant unique qui s’empare de toutes les commémorations […]. Et nous, survivants de la guerre civile ? Rien. » Pour Aube, la « vraie guerre », la « vraie guerre d’Algérie » c’est la guerre civile. Cette lugubre compétition mémorielle, à coup de chiffrage de victimes, se poursuit tout au long du texte. La guerre d’indépendance – honni soit qui bien y pense ! –, ici, est une « légende nationale », mais aussi « la préférée des Algériens », celle dont Aube détestait réciter les dates à l’école. Et les vétérans de cette guerre, gagnent-ils son respect ? Non, ce sont des « vieillards qui prétendent avoir vaincu la mort française [mais] se trouvent toujours là à nous épier, nous les nés-plus-tard, à nous scruter comme si nous étions des voleurs. » 

Quant à la langue arabe, ce serait celle de la communication orale, des transactions quotidiennes, sujettes à la vindicte publique des imams alors que la langue de la pensée, la langue libre de la réflexion, la « langue intérieure » serait la langue française, bien sûr.

Que dire de positif face à ce torrent de bile révisionniste ? Certes, en mettant l’Algérie au centre des débats, ce livre donne l’occasion d’évoquer d’autres auteurs algériens contemporains (indépendants, ceux-ci), tels Amid Lartane – auteur d’un roman sans concessions sur la décennie noire (L’Envol du faucon vert) – ou Amara Lakhous – avec un roman sorti cette année, dans un autre registre et également in medias res (La Fertilité du mal). Ajoutons le nouveau roman de Samir Toumi, Amin, sans concessions sur la société contemporaine algérienne. Quels sont les auteurs qui, aujourd’hui, dans le panorama littéraire parisien, dénoncent aussi directement, dans leurs œuvres, les oligarchies qui régissent la France ? Assurément pas Kamel Daoud, qui est l’auteur rêvé par la France néocoloniale et ses élites : son Houris, qui se présente comme une œuvre de dissidence, n’en est que le pastiche.

Il ne s’agit pas de dire, ici, que les idées réactionnaires produisent de mauvais textes, mais d’évoquer le temps où la littérature (si l’on prend soin d’ignorer la vision qu’on nous en donne couramment, comme d’une collection poussiéreuse de pièces de musée) était composée de textes riches en contradictions de toutes sortes. Quelques exemples viennent à l’esprit : les nombreux double jeux d’un Montaigne, si finement relevés par un André Gide admiratif ; la détestation-fascination pour le capitalisme émergent d’un Balzac absolutiste ; les théories à la fois essentialistes et progressistes d’un Zola ; la célébration et la condamnation sans appel du prétendu rêve américain juxtaposées dans certains romans de Dreiser, et bien d’autres encore…

Comme chacun sait, il fallait souvent faire des compromis avec les pouvoirs en place, un précédent parmi d’autres sont les dédicaces et autres remerciements au Roi chez Molière qui, condition de possibilité de son œuvre (de sa liberté, aussi), ornent la plupart de ses pièces. Mais rien de tout cela ici. Il faudrait plutôt imaginer une sorte de défi oulipien : un auteur doit composer un roman manichéen uniquement composé d’éloges envers ses maîtres et d’attaques envers ses antagonistes. C’est un peu ça, Houris. Un livre foncièrement à charge qui, au lieu de démystifier l’idéologie dominante, est entièrement habité par celle-ci ; un texte qui renforce les doxas ambiantes – le contraire, en somme, de l’œuvre d’art.


[1] Djawad Rostom Touati, Misère de la littérature, Alger (Algérie) : Apic, 2023 — Philip Roth, The Plot Against America, Boston (États-Unis)/New York (États-Unis) : Houghton Mifflin, 2004 — Jean-Paul Sartre, L’Idiot de la famille. Gustave Flaubert de 1821 à 1857, œuvre publiée en trois volumes, Paris : Gallimard, 1971-1972 — Jean-Paul Sartre, « Présentation des Temps Modernes » (1945), in Situations, tome II (septembre 1944 – décembre 1946), Paris : Gallimard, 2012 [1ère éd. 1948].

[2] Fredric Jameson, The Years of Theory: Postwar French Thought to the Present, édité par Carson Welch, Londres : Verso, 2024, p. 6.

[3] Jean-Paul Sartre, L’Étre et le néant. Essai d’ontologie phénoménologique, Paris : Gallimard, 1976 [1ère éd. 1943], p. 463.

[4] Alors que l’Algérie se trouve, dans les années qui suivent l’indépendance, au centre du monde, dans une période d’effervescence politique et culturelle célébrée avec talent dans les mémoires d’Elaine Mokhtefi, Alger, capitale de la révolution. De Fanon aux Black Panthers, Paris : La Fabrique, 2019.

[5] Voir Raphaëlle Branche, « Papa, qu’as-tu fait en Algérie ? ». Enquête sur un silence familial, Paris : La Découverte, 2020.

[6] À ce sujet, il faut lire l’ouvrage de Pierre Daum, Ni valise ni cercueil. Les Pieds-noirs restés en Algérie après l’indépendance, Arles : Actes Sud, 2012, un correctif incisif, lucide et très bien documenté.

[7] Attribution pour laquelle Pascal Bruckner, ancien maoïste et grand apôtre de la nostalgie coloniale et du ressentiment blanc, a sans doute joué un rôle.

[8] Intrigue qui est aussi l’histoire du calvaire et du courage de Saâda Arbane – la matière première, en quelque sorte –, que Daoud a extraite – apparemment contre son gré – et transformée pour les besoins de sa cause et de ses sponsors métropolitains.

Olivier Gloag

Chercheur en littérature

Rayonnages

LivresLittérature

Notes

[1] Djawad Rostom Touati, Misère de la littérature, Alger (Algérie) : Apic, 2023 — Philip Roth, The Plot Against America, Boston (États-Unis)/New York (États-Unis) : Houghton Mifflin, 2004 — Jean-Paul Sartre, L’Idiot de la famille. Gustave Flaubert de 1821 à 1857, œuvre publiée en trois volumes, Paris : Gallimard, 1971-1972 — Jean-Paul Sartre, « Présentation des Temps Modernes » (1945), in Situations, tome II (septembre 1944 – décembre 1946), Paris : Gallimard, 2012 [1ère éd. 1948].

[2] Fredric Jameson, The Years of Theory: Postwar French Thought to the Present, édité par Carson Welch, Londres : Verso, 2024, p. 6.

[3] Jean-Paul Sartre, L’Étre et le néant. Essai d’ontologie phénoménologique, Paris : Gallimard, 1976 [1ère éd. 1943], p. 463.

[4] Alors que l’Algérie se trouve, dans les années qui suivent l’indépendance, au centre du monde, dans une période d’effervescence politique et culturelle célébrée avec talent dans les mémoires d’Elaine Mokhtefi, Alger, capitale de la révolution. De Fanon aux Black Panthers, Paris : La Fabrique, 2019.

[5] Voir Raphaëlle Branche, « Papa, qu’as-tu fait en Algérie ? ». Enquête sur un silence familial, Paris : La Découverte, 2020.

[6] À ce sujet, il faut lire l’ouvrage de Pierre Daum, Ni valise ni cercueil. Les Pieds-noirs restés en Algérie après l’indépendance, Arles : Actes Sud, 2012, un correctif incisif, lucide et très bien documenté.

[7] Attribution pour laquelle Pascal Bruckner, ancien maoïste et grand apôtre de la nostalgie coloniale et du ressentiment blanc, a sans doute joué un rôle.

[8] Intrigue qui est aussi l’histoire du calvaire et du courage de Saâda Arbane – la matière première, en quelque sorte –, que Daoud a extraite – apparemment contre son gré – et transformée pour les besoins de sa cause et de ses sponsors métropolitains.