Face à l’ornière productiviste, ouvrir la possibilité d’une paysannerie émancipatrice
De manifestations de tracteurs en salons de l’agriculture, une alerte semble se répéter en boucle, le monde agricole serait en crise. Mais lorsqu’une crise se répète, se prolonge, devient chronique, ce n’est plus une crise, ce n’est plus un évènement, c’est un processus.

Et ce processus a un nom : nous assistons avec une certaine indifférence à la destruction progressive des possibilités paysannes au profit d’une vision techno-centrée et agro-managériale de l’agriculture. Il existe de nombreux chiffres pour documenter cet état de fait, à l’instar de celui des 100 000 fermes qui ont disparu ces dix dernières années, qui illustre à lui seul l’ampleur du phénomène. Mais aucun des chiffres disponibles ne peut nous rendre suffisamment sensibles à l’innommable situation dans laquelle se retrouvent plongés ceux qui tiennent, malgré tout, jusqu’à ne plus pouvoir. Celles et ceux, paysannes et paysans, qui chaque jour mettent à l’épreuve leurs convictions devant la cruelle réalité d’un système qui les broie. L’expression « sacrifice des paysans[1]» n’est pas trop forte, elle est peut-être même en deçà de la violence du système productiviste-modernisateur.
Violence contre la terre, contre le vivant, contre les travailleuses et travailleurs de la terre, contre leur dignité. Le monde agricole n’est pas en crise, aussi parce que le monde agricole n’existe pas, ce dont nous avons à faire c’est à une pluralité de modalités de vivre en agriculture, traversée par une conflictualité irréductible. Il faut savoir le dire, le voir, le constater : certains se font écraser par d’autres, certains se font exploiter par d’autres, certains se font invisibiliser par d’autres, c’est la grande leçon léguée par les pionniers paysans-travailleurs[2]. Et ce que l’on appelle trop vaguement le « système productiviste » n’est rien d’autre que l’une de ces modalités lorsque celle-ci régente toutes les autres. C’est pourquoi il n’y a pas d’un côté le monde agricole et de l’a
