Société

Raser l’enfance

Cinéaste

À Paris, dans plusieurs foyers distincts relevant de l’Aide sociale à l’enfance, des enfants ont eu le crâne rasé. Les âges ne sont pas les mêmes, les lieux ne se recouvrent pas, les justifications avancées diffèrent ; le geste, en revanche, se répète. Et c’est cette répétition – plus que l’exception – qui oblige à en interroger la portée politique, institutionnelle et symbolique.

Dans le 13e arrondissement, au foyer éducatif Jenner, géré par l’association Jean-Cotxet, un enfant de huit ans, Eliott[1], a été rasé en guise de sanction disciplinaire. L’acte ne s’est produit ni dans le secret ni dans la honte. Il a été accompagné de moqueries, filmé, puis diffusé dans une boucle WhatsApp professionnelle entre éducateurs. Autrement dit, l’humiliation ne s’est pas ajoutée au geste : elle en constituait la condition même, pensée pour circuler, être vue, partagée, commentée entre adultes investis d’une autorité sur l’enfant.

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La scène telle qu’elle apparaît dans la vidéo et dans l’image diffusée par les médias, mérite d’être décrite avec une précision rigoureuse, car c’est dans cette matérialité exacte que le rapport de pouvoir se donne à voir. L’enfant, Eliott, est assis sur une chaise, torse nu. Ses bras sont croisés sur sa poitrine, non comme un geste d’assurance ou de fermeture volontaire, mais comme un réflexe élémentaire d’autoprotection par lequel le corps tente de se tenir face à ce qui lui arrive. Une éducatrice se tient debout. D’une main, elle actionne la tondeuse ; de l’autre, elle maintient la tête de l’enfant, la contraint à l’immobilité. Le crâne est déjà à moitié rasé. Une ligne irrégulière traverse la tête : d’un côté, la peau nue ; de l’autre, subsiste une mèche de cheveux, dérisoire, fragile reste d’une continuité corporelle en train d’être supprimée. Les cheveux tombent au sol par plaques, sans solennité, comme des déchets ordinaires.

Rien, dans le geste, n’indique l’hésitation ; tout procède d’une exécution assurée, tenue, maîtrisée. L’enfant ne crie pas. Il ne bouge pas. Son regard ne rencontre aucun regard. Dans la première vidéo, l’éducateur qui filme lui lance : « On va t’appeler double-face ». Un autre enfant qui assiste à la scène s’exclame : « On dirait Aladin ! » Eliott ne sourit pas, il reste assis sur sa chaise. Le silence de son corps contraste avec l’activité des adultes, qui sans aucun doute parlent, commen


[1] Nom donné dans la presse pour préserver l’anonymat de l’enfant.

[2] Michel Foucault, Surveiller et punir. Naissance de la prison, Gallimard, 1975.

[3] Claude Ardid, La fabrique du malheur. Scandales au cœur de l’aide sociale à l’enfance, Éditions de l’Observatoire, 2024.

[4] La mort de Lily en 2024, fait suite à celles de Méline, une fillette 11 ans, retrouvée pendue dans la chambre d’un foyer géré par une association le 21 octobre 2023 ; de Kimberley, 15 ans, décédée le 14 mars 2021 par « chute de grande hauteur », après avoir laissé une lettre explicitant son geste…

[5] Philippe Ariès, L’enfant et la vie familiale sous l’Ancien Régime, Seuil, 1973.

[6] Didier Fassin, Punir. Une passion contemporaine, Seuil, 2017 ; La force de l’ordre. Une anthropologie de la police des quartiers, Seuil, 2011.

[7] Walter Benjamin, Origine du drame baroque allemand (1928), Flammarion, 1985.

[8] Walter Benjamin, « Sur le concept d’histoire » (1940), in Œuvres, t. III, Gallimard, 2000.

[9] Voir Mary Douglas, De la souillure. Essais sur les notions de pollution et de tabou, La Découverte, 2005 ; Georges Vigarello, Le propre et le sale. L’hygiène du corps depuis le Moyen Âge, Paris, 2017.

[10] Erving Goffman, Asiles. Études sur la condition sociale des malades mentaux et autres reclus, Les Éditions de Minuit, 1968.

[11] David Le Breton, La peau et la trace. Sur les blessures de soi, Métailié, 2003.

[12] Judith Butler, Ce qui fait une vie. Essai sur la violence, la guerre et le deuil, La Découverte, 2010.

 

Sylvain George

Cinéaste

Rayonnages

SociétéSocial

Notes

[1] Nom donné dans la presse pour préserver l’anonymat de l’enfant.

[2] Michel Foucault, Surveiller et punir. Naissance de la prison, Gallimard, 1975.

[3] Claude Ardid, La fabrique du malheur. Scandales au cœur de l’aide sociale à l’enfance, Éditions de l’Observatoire, 2024.

[4] La mort de Lily en 2024, fait suite à celles de Méline, une fillette 11 ans, retrouvée pendue dans la chambre d’un foyer géré par une association le 21 octobre 2023 ; de Kimberley, 15 ans, décédée le 14 mars 2021 par « chute de grande hauteur », après avoir laissé une lettre explicitant son geste…

[5] Philippe Ariès, L’enfant et la vie familiale sous l’Ancien Régime, Seuil, 1973.

[6] Didier Fassin, Punir. Une passion contemporaine, Seuil, 2017 ; La force de l’ordre. Une anthropologie de la police des quartiers, Seuil, 2011.

[7] Walter Benjamin, Origine du drame baroque allemand (1928), Flammarion, 1985.

[8] Walter Benjamin, « Sur le concept d’histoire » (1940), in Œuvres, t. III, Gallimard, 2000.

[9] Voir Mary Douglas, De la souillure. Essais sur les notions de pollution et de tabou, La Découverte, 2005 ; Georges Vigarello, Le propre et le sale. L’hygiène du corps depuis le Moyen Âge, Paris, 2017.

[10] Erving Goffman, Asiles. Études sur la condition sociale des malades mentaux et autres reclus, Les Éditions de Minuit, 1968.

[11] David Le Breton, La peau et la trace. Sur les blessures de soi, Métailié, 2003.

[12] Judith Butler, Ce qui fait une vie. Essai sur la violence, la guerre et le deuil, La Découverte, 2010.