écologie

Plantes d’intérieurs : décoloniser nos paysages domestiques

Sociologue, critique et éditeur

Les plantes d’intérieur sont des êtres-objets avec lesquels nous créons une intimité, dont nous prenons soin… et sur lesquelles nous déchargeons notre éco-anxiété. Rappelons-nous qu’elles sont d’abord un marché, soutenu par des infrastructures au coût environnemental exponentiel.

Les plantes d’intérieur sont d’apparence bénigne. On aime les disposer dans nos espaces du quotidien – maisons, bureaux, ateliers. On les chérit. On les ignore. Elles sont amoureusement bouturées, soignées avec délicatesse, traitées avec prévenance et respect. Ou alors choisies sur catalogue par un décorateur détaché, jaunissant dans le hall d’entrée d’un immeuble de bureaux à l’architecture impersonnelle.

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Les plantes d’intérieur sont des êtres-objets. Nous nous arrangeons pour que quelqu’un soit toujours là pour les arroser, voire nous nous déplaçons avec elles pour leur éviter l’épreuve de la solitude. Les plus insensibles, qui n’envisagent ni la première, ni la deuxième solution, se rattrapent par l’investissement dans le gadget jardinier dernier cri vu sur Instagram – l’été dernier c’était l’eau « en gel », qu’on achète sous forme de boudin aqueux solidifié se désagrégeant lentement pendant nos semaines d’absence. On parle aux plantes, on les caresse, on les observe, on les considère, on les humanise, on les personnalise – au sens originel du terme, c’est-à-dire qu’on leur accorde une personnalité. Et puisque nous déployons beaucoup d’efforts pour ne pas les tuer, c’est bien que nous sommes d’accord pour dire que les plantes vivent.

Et pourtant, les plantes restent des objets que nous achetons, dans des magasins physiques, et de plus en plus en ligne. Quand elles meurent, rares sont ceux d’entre nous qui vont être réellement affectés. Le sentiment qui prévaudra sera celui de la contrariété, de l’échec personnel. « J’ai échoué à maintenir cette plante en vie. » « Je n’ai pas la main verte. » Voire, « Je suis une mauvaise personne. » On émet plus rarement des mots de deuil, des mots pour qualifier la vie de cette plante, pour regretter sa disparition en tant que forme de vie à part entière.

Cette plante a acquis sa personnalité de par sa nature de plante d’intérieur. Bien sûr, en fonction de nos sensibilités respectives, des endroits où nous avons vécu,


[1] B.C. Wolverton, Anne Johnson, et Keith Bounds, Interior Landscape Plants for Indoor Air Pollution Abatement, Rapport NASA-TM-101766, 1989.

[2] « A short history of the origins of the taste for indoor plants », Architectural Review, mai 1952. Pour sa republication en 2023 à l’occasion du 1 500e numéro de Architectural Review, l’article original fut revisité par le géographe Samuel Johnson-Schlee.

[3] Ros Gray et Shela Sheikh. « The coloniality of planting : legacies of racism and slavery in the practice of botany », Architectural Review, 2021.

[4] Jill Casid, Sowing Empire : Landscape and Colonization in the Eighteenth Century, University of Minnesota Press. 2005.

Justinien Tribillon

Sociologue, critique et éditeur, Enseignant à l'École nationale supérieure des arts décoratifs (ENSAD)

Rayonnages

Société Écologie

Notes

[1] B.C. Wolverton, Anne Johnson, et Keith Bounds, Interior Landscape Plants for Indoor Air Pollution Abatement, Rapport NASA-TM-101766, 1989.

[2] « A short history of the origins of the taste for indoor plants », Architectural Review, mai 1952. Pour sa republication en 2023 à l’occasion du 1 500e numéro de Architectural Review, l’article original fut revisité par le géographe Samuel Johnson-Schlee.

[3] Ros Gray et Shela Sheikh. « The coloniality of planting : legacies of racism and slavery in the practice of botany », Architectural Review, 2021.

[4] Jill Casid, Sowing Empire : Landscape and Colonization in the Eighteenth Century, University of Minnesota Press. 2005.