Société

Derrière l’anti-wokisme, le fixisme social

Philosophe

Le climat politique international vient conforter la mouvance de l’« anti-wokisme ». Ce discours et cette mythologie anti-minoritaires prétendent se dresser contre la folie destructrice d’un gauchisme déconstructionniste, d’un décolonialisme victimaire et d’un individualisme antidémocratique selon le postulat erroné que les minorités mettraient en péril la démocratie et l’universalisme. La vraie menace, c’est au contraire le fixisme social.

La réélection de Trump aux États-Unis a marqué le début d’une croisade assumée contre le progressisme minoritaire. Si les dispositifs d’affirmative action, apparus sous Kennedy dès 1961, ont toujours été considérés comme injustes par les Républicains (ils considèrent en effet qu’ils favorisent certaines catégories plutôt que d’autres en faisant abstraction du « mérite »), jusqu’à être soumis à des restrictions significatives à l’université par la Cour suprême en 2023, le retour de Trump au pouvoir marque une rupture avec un héritage de politiques favorables à l’émancipation des minorités.

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Niant l’impact de la discrimination indirecte, l’administration Trump accuse les politiques antidiscrimination de compromettre l’égalité des chances et les valeurs nationales des États-Unis, qui assigneraient les individus « à un destin déterminé par leurs caractéristiques immuables ».

La polarisation des guerres culturelles outre-Atlantique se manifeste ainsi par un recul éhonté des avancées sociales et une entrave à la mise en application du Civil Rights Act de 1964. C’est aussi une véritable traque des programmes DEIA (diversity, equity, inclusion, accessibility), eux aussi accusés d’être discriminatoires, que mène ce gouvernement, qui exhorte le reste du monde (en particulier les entreprises) à suivre le mouvement. C’est une lecture du monde et des normes sociales qui s’impose face à l’expérience minoritaire, mais c’est aussi une anthropologie eugéniste qui nie la connaissance du fait minoritaire, et parfois même l’existence de certaines catégories hors normes.

L’ordonnance exécutive « Defending Women from Gender Ideology Extremism and Restoring Biological Truth to the Federal Government », signée par Donald Trump le jour de sa prise de fonction en 2025, impose par exemple que le gouvernement fédéral reconnaisse uniquement deux genres — masculin et féminin — dans les documents officiels. Une négation de l’existence même d’une partie des Américains.

Les personnes en si


Juliette Speranza

Philosophe, Enseignante-chercheuse à l’Institut national supérieur de formation et de recherche pour l’éducation inclusive (Insei)