Politique

Municipales 2026 ‒ La ville est un grand organisme à habiter : Lille (2/4)

Philosophe

Quelle est l’utilité d’une politique municipale si ce n’est de contrer le système du mal habiter et permettre que la ville puisse fonctionner comme un ensemble, avec des lieux de respiration et de détente accessibles ? À Lille comme ailleurs, les interdépendances nécessaires afin que fonctionne la société en ville reposent sur la possibilité, pour tout un chacun, d’avoir un lieu à soi. La politique du logement n’a rien d’optionnel.

Lille est une ville rouge grâce à la couleur de la brique cuite qui habite les rues, des vieux bâtiments d’inspiration flamande aux petites maisons ouvrières en passant par des immeubles récents. Le rouge est la couleur du sang qui circule dans les veines et les artères. Les rues lilloises font penser que la ville est un seul organisme où les différents organes se rejoignent au service de vies attachées les unes aux autres.

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Des sociétés comme des organismes

Émile Durkheim associe la société et la vie. Il donne un nom au lien social dans les sociétés modernes, celui de « solidarité organique ». Selon lui, les sociétés modernes sont composées « par un système d’organes différents dont chacun a un rôle spécial et qui sont formés eux-mêmes de parties différenciées[1] ». Elles reposent, pour le dire autrement, sur un modèle de la complémentarité. D’un côté, les individus acquièrent une certaine indépendance, que Durkheim associe à la division du travail ; ils se différencient les uns des autres. De l’autre, ils ne sont jamais totalement indépendants. Ils participent à un système social qui les oblige à se concerter, à se considérer comme semblables tout en faisant reconnaître leurs singularités.

Les liens sociaux s’avèrent ainsi à la fois forts et fragiles dans les sociétés modernes. Forts parce qu’ils permettent des relations qui prennent en compte les individus en tant que tels avec leurs capacités et les soutiens dont ils ont besoin pour se réaliser. Fragiles parce qu’un semblable exprime toujours aussi des dissemblances qui troublent le collectif. On peut alors évoquer un « poids des autres » selon l’expression de Richard Sennett[2]. Mais, ces liens sont vivants, organiques. Ils nous font respirer. Ils peuvent prendre la couleur de la brique.

Toutefois, pour qu’un organisme puisse fonctionner, il faut que chaque pièce ait sa place dans le grand puzzle de la vie en commun. On nous fait beaucoup croire aujourd’hui que tout serait devenu simple. Avec la dématé


[1] Émile Durkheim, De la division du travail social, PUF « Quadrige », 2007, p. 157.

[2] Richard Sennett, Bâtir et habiter, Albin Michel, 2019, p. 160.

[3] Voir collectif Degeyter, Sociologie de Lille, La Découverte, 2017.

[4] Saskia Sassen, Expulsions. Brutalité et complexité dans l’économie globale, Gallimard, 2014.

[5] Nathalie Blanc, Sandra Laugier, Pascale Molinier, « Le prix de l’invisible », La vie des idées, 19 mai 2020.

[6] 29 000 nouveaux logements depuis 2008. Le maire actuel, candidat à sa succession, Arnaud Deslandes prévoit 1 500 logements construits et 2 300 rénovés chaque année.

Fabienne Brugère

Philosophe, Professeure à l'université Paris 8

Notes

[1] Émile Durkheim, De la division du travail social, PUF « Quadrige », 2007, p. 157.

[2] Richard Sennett, Bâtir et habiter, Albin Michel, 2019, p. 160.

[3] Voir collectif Degeyter, Sociologie de Lille, La Découverte, 2017.

[4] Saskia Sassen, Expulsions. Brutalité et complexité dans l’économie globale, Gallimard, 2014.

[5] Nathalie Blanc, Sandra Laugier, Pascale Molinier, « Le prix de l’invisible », La vie des idées, 19 mai 2020.

[6] 29 000 nouveaux logements depuis 2008. Le maire actuel, candidat à sa succession, Arnaud Deslandes prévoit 1 500 logements construits et 2 300 rénovés chaque année.