Culture

Censures et entraves vs. libertés de création et d’expression

chercheuse en langue et littérature françaises, Sociologue du théâtre

« Censure : examen d’une doctrine, d’un écrit ou d’une activité par une autorité instituée à cet effet. » S’agit-il alors de censure quand on parle de contestation portées par des citoyen.nes à l’encontre d’une œuvre artistique ? Entraves institutionnelles, pression politique, disqualifications… : la diversité des cas demande une typologie fine et de sortir du paradigme unique de la censure. Afin d’équilibrer le débat plutôt que d’ouvrir encore un peu plus plus la fenêtre d’Overton aux idées d’extrême droite.

Le point de départ de cet article à quatre mains est le constat partagé que le mot censure, que l’on entend de plus en plus à propos d’actions et de réactions contre des œuvres et des artistes, n’est pas une catégorie satisfaisante pour penser ces phénomènes, parce qu’elle est dotée aujourd’hui d’une connotation péjorative disqualifiante, qui réduit, homogénéise des pratiques diverses, sans véritable valeur descriptive.

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Le mot est employé pour désigner tout autant une annulation, une mobilisation en ligne ou une manifestation physique contre une œuvre, un appel au boycott, une critique négative fondée sur des valeurs morales, etc. Et ce mot est aujourd’hui utilisé dans l’espace médiatique et dans les milieux culturels comme un repoussoir qui a pour effet de couper court immédiatement à tout débat. Il s’avère surtout efficace pour (auto)ériger celui qui le brandit en garant des libertés démocratiques et pour discréditer définitivement celles et ceux qui s’en voient accusés.

Comme exercice de pensée, nous proposons de suspendre l’usage du mot censure, pour tenter d’élaborer d’autres termes mieux à même de discerner et de comprendre ce qui se joue aujourd’hui dans la sphère culturelle. Car nous partageons avec d’autres le sentiment que se développent des phénomènes inédits sinon dans leurs formes et leurs projets, du moins dans leur fréquence et leur intensité, qu’il est urgent de documenter, et que si l’on a du mal à le faire pour l’heure, c’est peut-être parce que nous ne nous sommes pas encore dotés des bons outils.

Ce consensus sur des pressions inouïes exercées sur les libertés de création et de programmation apparaît notamment dans le rapport sénatorial de Sylvie Robert, dans le diagnostic de la haute fonctionnaire à la liberté de création Juliette Mant, dans le rapport de la Fondation Jean-Jaurès[1]. Ce constat est également partagé par de nombreux.ses acteur.ices du champ culturel, comme en témoignent la multiplication de journées consacrées aux liber


[1] « Loi LCAP, huit ans après : la création artistique confortée, mais toujours tourmentée », Rapport d’information n° 117 (2024-2025), déposé le 6 novembre 2024, co-rapporteure : Sylvie Robert. – Juliette Mant, « Guide juridique et pratique sur la liberté de création », juillet 2025 – « Liberté de création et démocratie : quand la censure dévitalise notre débat public et érode notre souveraineté culturelle », 19 janvier 2026.

[2] Christophe Angebault, « Censeurs et critiques dans le Dictionnaire universel : contrôle des mœurs, contrôle des mots », Littératures classiques, n° 47, 2003.

[3] Nastasia Hadjadji et Olivier Tesquet, Apocalypse Nerds. Comment les technofascistes ont pris le pouvoir, Divergences, 2025.

[4] Emmanuel Pierrat, Nouvelles Morales, nouvelles censures, Gallimard, 2018, quatrième de couverture.

[5] Carole Talon-Hugon, L’Art sous contrôle. Nouvel agenda sociétal et censures militantes, PUF, 2019.

[6] Pour une analyse de cette tribune, de cette affaire, et de la possibilité de revendiquer un usage non raciste du blackface malgré les liens historiques étroits entre cet outil esthétique et la longue histoire de la racisation/déshumanisation des personnes noires, et l’articulation de ses volets institutionnels (la ségrégation raciale) et culturels (les stéréotypes racistes), voir Bérénice Hamidi, « Pour une liberté de création partagée par tous – sur l’affaire des Suppliantes », AOC, 3 mai 2019 ; Giuseppina Sapio, « La controverse des Suppliantes à la Sorbonne, ou la guerre des -ismes », Maxime Cervulle et Bérénice Hamidi dir., Les Damné.es de la scène. Penser les controverses théâtrales sur le racisme, Presses universitaires de Vincennes, 2025, et la partie 3 de l’ouvrage, « Libertés de création : créer sous contraintes ».

[7] Décision 2017-215.

[8] Sur la distinction sociologique entre scandales et controverses, voir Juliette Rennes, « Les Controverses politiques et leurs frontières », Études de communication, n°47, 2016.

[9] Pour une analyse, voir M

Anna Arzoumanov

chercheuse en langue et littérature françaises, Professeur de langue et littérature françaises

Bérénice Hamidi

Sociologue du théâtre, professeure en études théâtrales à l'Université Lyon 2 et membre de l'Institut Universitaire de France

Notes

[1] « Loi LCAP, huit ans après : la création artistique confortée, mais toujours tourmentée », Rapport d’information n° 117 (2024-2025), déposé le 6 novembre 2024, co-rapporteure : Sylvie Robert. – Juliette Mant, « Guide juridique et pratique sur la liberté de création », juillet 2025 – « Liberté de création et démocratie : quand la censure dévitalise notre débat public et érode notre souveraineté culturelle », 19 janvier 2026.

[2] Christophe Angebault, « Censeurs et critiques dans le Dictionnaire universel : contrôle des mœurs, contrôle des mots », Littératures classiques, n° 47, 2003.

[3] Nastasia Hadjadji et Olivier Tesquet, Apocalypse Nerds. Comment les technofascistes ont pris le pouvoir, Divergences, 2025.

[4] Emmanuel Pierrat, Nouvelles Morales, nouvelles censures, Gallimard, 2018, quatrième de couverture.

[5] Carole Talon-Hugon, L’Art sous contrôle. Nouvel agenda sociétal et censures militantes, PUF, 2019.

[6] Pour une analyse de cette tribune, de cette affaire, et de la possibilité de revendiquer un usage non raciste du blackface malgré les liens historiques étroits entre cet outil esthétique et la longue histoire de la racisation/déshumanisation des personnes noires, et l’articulation de ses volets institutionnels (la ségrégation raciale) et culturels (les stéréotypes racistes), voir Bérénice Hamidi, « Pour une liberté de création partagée par tous – sur l’affaire des Suppliantes », AOC, 3 mai 2019 ; Giuseppina Sapio, « La controverse des Suppliantes à la Sorbonne, ou la guerre des -ismes », Maxime Cervulle et Bérénice Hamidi dir., Les Damné.es de la scène. Penser les controverses théâtrales sur le racisme, Presses universitaires de Vincennes, 2025, et la partie 3 de l’ouvrage, « Libertés de création : créer sous contraintes ».

[7] Décision 2017-215.

[8] Sur la distinction sociologique entre scandales et controverses, voir Juliette Rennes, « Les Controverses politiques et leurs frontières », Études de communication, n°47, 2016.

[9] Pour une analyse, voir M